Stétho, Marmots, Dodo et autres petits bobos...

04 novembre 2016

3 ans

Voilà un peu de 5 ans que ce blog existe. (enfin... vivotte. survit. hum.)

Cinq années riches et enrichissantes de ma vie quand on y regarde.

(cinq ans où je n'ai absolument pas changé ni l'esthétisme de ce blog, ni la bannière, ni la blog roll aussi tiens)

Je l'ouvre jeune médecin quittant à peine l'internat, sortant à peine du burn-out qui va avec, la boule encore au ventre de me retrouver seule face aux patients lors de mes remplacements.

Je suis maintenant un vrai docteur installée depuis 3 ans jour pour jour.

Entre temps, une thèse, un mariage, une maison, deux enfants, un lapin, un cochon d'inde et un chat, des voyages, plus ou moins lointains. (et une nouvelle sacoche)

 

 

Dès le début, j'ai souhaité, contrairement à beaucoup de mes confrères blogueurs, parler de moi maman, de moi docteur, de moi tout court, et de tout ça mélangé. Je trouvais ça intéressant et c'est ce que je voulais partager.

Je ne suis jamais que l'un ou que l'autre, même si j'essaie d'oublier mes enfants une fois poussé la porte du cabinet, et d'oublier mes patients une fois passée la porte de la maison. La voiture est mon sas.

On pourrait réfléchir des heures à ce qui peut motiver à exposer ainsi des tranches de sa vie. Je me suis déjà régulièrement posé la question de ce qui a sa place ici ou non. Je ne suis pas dupe sur l'anonymat relatif d'un blog. Si j'assume tout ce qui peut être découvert sur moi, je n'ai pas à y exposer mes proches qui n'auraient pas fait ce choix.

Il y a encore beaucoup de choses que j'ai envie de partager, que j'ai envie d'écrire, mais ça ne m'interesse pas énormément de ne parler que de ma vie professionnelle. Je suis un tout. Il y a - oui oui - 32 billets semi-rédigés en brouillon que je n'ai pas publiés. Certains ne le seront jamais, parce que ce n'est plus l'heure, parce que ce n'est plus approprié, parce que ça ne m'inspire plus, parce que je n'ai pas le temps. D'autres peut être.

 

3 ans donc.

3 ans que je me suis installée. Je me suis dit qu'il fallait que je fasse un bilan. Je me suis demandé ce que je pourrais changer au bilan des 1 an.

Pas tant de choses que ça.

Un peu moins.... de temps, de sommeil.

Un peu plus.... de patients, d'enfants, de soucis, de fatigue.

Mais aussi un peu plus d'épanouissement. (et de café)

 

 

Je suis toujours en retard à l'école ou au boulot.

Je travaille toujours plus ou moins 24h par semaine. Bon, allez, 30h par semaine en comptant les réunions et les astreintes.

Depuis 3 ans j'ai commencé à tisser de vrais liens avec les gens. Tous ces patients qui ont été mon "premier patient".

 

Comme Mr C.

Après les "finalement la famille a préféré prendre le Dr Z". Après "on est venu vous voir vous parce qu'avec le Dr Gérard ils s'entendent tellement bien qu'ils n'arretent pas de causer ca prend des heures !"

J'avais imaginé mon premier patient à moi. Peut-etre ces deux enfants, que la mère m'a déjà amenés deux fois, y'avait eu un bon feeling, on avait parlé allaitement et couches lavables. Ou ce jeune homme, qui était venu pour son certificat pour le foot, et avec qui on avait parlé longuement d'arret du tabac.

Et puis finalement ma première feuille de déclaration de médecin traitant est venu de Mr C. Il y avait écrit Docteur Gérard dessus, puis du typex, puis mon nom à moi. C'est dire que le mec avait envie d'etre pris en charge par moi.

Malgré tout ca, quand j'ai vu la feuille, une grande envie de déménager loin loin sans laisser d'adresse m'a saisi. Médecin traitant. Seule référente des problèmes de santé potentiels de Mr C. Pourtant Mr C a 92 ans et aucun problème de santé. Il ne devrait pas avoir le temps d'en avoir beaucoup désormais, y'a vraiment pas de quoi flipper.

Mais désormais, ce n'est plus une visite de temps et le remplacé se chargera du reste. Il me faut organiser le suivi, ne rien oublier, à moi d'anticiper.

Devenir médecin traitant, paradoxalement, c'est ce qui me faisait le plus peur lorsque j'envisageais de m'installer. J'imaginais déjà avec angoisse des hordes de patients éternellement insatisfaits quitter leur incapable d'ancien médecin pour venir voir chez moi si l'herbe n'était pas plus verte. Je voyais déjà les dépressifs, colopathes et autres douloureux chroniques venir déposer leurs multiples plaintes sur mon bureau, exigeant une solution qui n'avait jusqu'à présent pas été trouvée.

Avant même mon premier jour, j'avais imaginé les barrières que je mettrais en place pour ne pas finir submergée par les demandes qui n'allaient pas cesser de pleuvoir. Hors de question de signer un contrat dès la 1ère consultation, je comptais bien expliquer au patient que je ne suis pas de ce genre là moi, je ne couche signe pas dès le premier soir, il faut qu'on soit sûr que ça va coller entre nous.

S'il est bien connu que le patient a le libre choix de son médecin traitant, il est moins bien admis qu'il s'agit d'un contrat et d'un accord commun, et que le médecin a lui aussi le "libre choix de ses patients", et qu'il est tout à fait dans ses droits de refuser d'être le médecin traitant de quelqu'un. Ou de mettre fin au fameux contrat si les relations se passent mal et que décidément "nous ne faisons pas un bon travail ensemble".

 

Aussi, j'ai été plutôt soulagée de voir qu'au début ça ne se bousculait pas au portillon.

 

Alors il y a eu le 1er patient dont j'ai signé la feuille.

Puis le 1er patient dont j'ai fait le certificat de décès.

Le 1er enfant que j'ai suivi depuis sa naissance, et qui était un peu aussi mon 1er patient. Le même vertige m'a saisi lorsque je me suis rendue compte qu'il n'y avait que mon nom dans son carnet de santé, qu'il n'avait jamais vu quelqu'un d'autre que moi depuis sa naissance. Et si... si je passais à côté de quelque chose, qui rattraperait le coup ? Et puis les mois passant je l'ai vu moins souvent. Quand je le revoyais sa mère initialement très inquiète m'expliquait qu'elle avait suivi mes conseils pour gérer le rhume ou la gastro à la maison, et qu'elle n'avait pas eu besoin de venir. Je me suis sentie emplie du sentiment du travail bien fait. Il vient de rentrer à l'école. Il va bien.

Il y a eu la 1ère pose de DIU.

Il y a eu le 1er décès d'un de mes patients.

Le 1er décès à domicile d'un de mes patients.

Le décès du 1er patient.

 

 

Plein d'autres premiers patients qui ont tous compté un peu parce qu'ils étaient d'une façon ou d'une autre ma première fois pour quelque chose.
Alors oui bien sûr, il y a eu aussi ces patients insatisfaits, douloureux, souffrants, espérant et exigeant une solution que je n'avais souvent pas. Certains sont toujours insatisfaits, probablement. D'autres ont peut être trouvé avec moi quelque chose qu'ils n'avaient pas ailleurs.

 

Je regarde toujours avec inquiétude les évolutions de notre système de santé, la loi Santé pourrie, les flicages de la Sécu, les collègues qui déplaquent, les retraités non remplacés. Je regarde les jeunes qui ne veulent pas s'engager la dedans avec regret,mais en comprenant leurs craintes.

Mais même si tout n'est pas rose, je ne regrette toujours pas. Je pourrais leur écrire ce texte destiné initialement à la moi d'il y a 7 ans.

 

"Tu es dans une période pas facile, je m'en souviens bien. Si mes mots te parviennent, je ne sais pas si tu les écouteras, ni s'il te rassureront. Je le sais en fait, que mes paroles seront vaines, et qu'il n'y a que l'expérience qui t'apprendra.

Tu te dis que tu n'as pas fait le bon choix en faisant médecine, et que si c'était à refaire, tu ne sais vraiment pas si tu le referais. Tu sais, je crois que nous passons tous par cette phase là. L'internat n'a rien pour nous faire aimer la médecine. Balancée sans préparation (oui tu as déjà bien vu que ni l'externat ni les ECN ne nous préparent vraiment à ce qui nous attend) en première ligne dans la souffrance, la fatigue, les responsabilités, les guerres intestines et toute l'absurdité de l'administration hospitalière; c'est normal que tu réagisses comme ça. Certains rentrent dans le moule hospitalier, deviennent parfois de gros connards aigris. D'autres, comme toi, font un burn out. C'est normal et c'est normal de t'insurger contre tout ça.

Mais tu te rendras compte que ce n'était pas une erreur, tu apprendras à prendre du recul sur tout ça. Bien sûr ça te touchera toujours, mais tu ne prendras plus tout ça autant à coeur.

La médecine générale est un bon choix. C'est sûr que ce n'est pas ton stage actuel qui t'en donne une bonne image, mais tu verras, c'est un chouette métier vraiment. Tu as raison d'être déprimée devant ton praticien qui s'accrochent à ces dossiers papiers illisibles, ou devant celui-ci qui en voit 50 par jour, parfois 2 par 2 dans 2 salles différentes. Tu as raison d'être blasée devant ces consultations à la chaîne où on donne aux patients les ordonnances qu'ils veulent alors qu'ils n'ont rien compris à leur pathologie. Bien sûr que tu n'es pas faite pour ça. Mais tu verras, c'est TOI qui choisira ta façon de travailler, et tu en rencontreras d'autres, des généralistes qui te feront aimer leur métier, et qui te donneront envie de leur ressembler.

En attendant, suis le conseil de l'Ours, essaie de prendre ce qu'il y a à prendre, même si ce n'est que des exemples à pas suivre. En voyant ce que tu ne veux pas faire, tu trouveras petit à petit ce que tu veux faire. Déjà tu sais que tu ne veux pas bosser aux urgences finalement. (les potes ont continué sur cette voie, je ne les comprends pas. Et quand je les entends causer, ça me conforte dans l'idée qu'on a fait le bon choix)

Tu as la boule au ventre à chaque fois que tu te retrouves seule devant les patients, mais ça ne veut pas dire que tu n'es pas faite pour ça... ça sera pire lors de tes premiers remplacements mais petit à petit ça passera... Bien sûr qu'il reste du stress, des coups de panique, des coups de blues, mais avec le temps ça ne te bouffera plus autant.


Tu sais, c'est pour ça que tu as choisis ce métier : parce qu'on ne sait jamais ce qui va nous tomber dessus. C'est ce qui en fait toute la difficulté mais aussi toute la beauté. Faire la même chose toute la journée et tous les jours ça ne te bottait pas souviens-toi.

Je te rassure, tu vas t'épanouir, tu ne regretteras plus. Tu as choisis un métier rempli de petits et de grands bonheurs, un métier où tu peux choisir comment et quand tu veux travailler, sans petit chef à la con au dessus de toi. Un métier qui te permettra de vivre confortablement, un métier où tu es à priori à l'abri du chômage. Et ça - tu t'en rendras encore plus compte au contact de tes patients - ça c'est une grande chance.

Tout n'est pas parfait dans la médecine générale bien sûr. Il y a des choses à changer, des choses contre lesquelles il faut s'insurger. Je ne vais pas te dire que tu mangeras des croissants avec la ministre de la santé à ce sujet là tu ne me croirais pas.

 

Bon pour l'instant ça te fatigue, et c'est normal. Ne panique pas, ça va aller."

 

 

Je suis toujours heureuse de faire ce métier. J'ai de supers conditions de travail. Je suis installée avec des collègues que j'ai plaisir à croiser tous les jours, pour discuter, prendre un café, manger. Même si dans l'intimité de mon cabinet je suis seule avec mes patients, je sais que je ne serais pas seule en cas de besoin. Pour un conseil, une réassurance. Pour un coup de gueule ou un coup de fatigue. Pour du soutien dans les coups durs. Pour reprendre une garde au pied levé.

J'échange avec les kinés, les sage-femmes, les infirmières, la podologue. J'ai 3 secrétaires qui se plient en 4 pour nous.

J'ai un exercice varié. Je vois des jeunes, des vieux, des nourrisons, des vieillards, des étudiants et des agriculteurs. J'écoute, j'infiltre, j'examine, je suture, je prend la tension, je fais des frottis, je diagnostique, je pose des DIU, je prescris, je débouche des oreilles, je fais des ECG, j'enlève des corps étrangers coincés dans des yeux et encore plein d'autres choses.

J'appelle le CH de GrosseVille si j'ai besoin, et j'arrive toujours à avoir quelqu'un pour un avis.

Je consulte, je visite, je travaille à l'hôpital, je vais à l'EHPAD.

Je me forme, et je forme. J'accueille des étudiants, j'essaie de leur transmettre le plaisir de faire de la médecine générale. J'anime des formations et je partage avec d'autres le plaisir de faire de la médecine générale.

Je prends le temps qu'il faut en consultation, je finis mes journées de boulot sans être vidée (enfin le plus souvent), je profite de mes enfants. (bon par contre avec eux je finis sur les rotules)

J'ai choisi mon temps de travail, mes horaires.

Je gagne moins que d'autres, mais suffisamment pour rembourser le prêt de ma chouette maison.

 

Je n'ai pas la boule au ventre (éventuellement quelques cernes sous les yeux) quand je vais au boulot le matin. Je prends plaisir à travailler, et j'ai encore des projets plein la tête pour évoluer, varier et faire évoluer mon boulot.

 

Il y a 3 ans je me suis installée, je ne regrette pas, je suis heureuse.

 

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01 janvier 2016

Bonne boîte orange à vous

Quand je repense à ma grand mère, c'est un fouilli de souvenirs qui remontent.

Son accent espagnol et cette chanson à base de gato qui mange des sardinas qu'elle nous chantonnait tout le temps.

La voir danser dans la cuisine sur Ricky Martin en faisant un pas en avant et un pas en arrière parce que nous on ne comprenait pas, mais c'est ce qu'il lui disait de faire, à Maria.

Les énormes tablées familiales avec des cousins grouillant de partout et ses platrées de paëlla.

La caisse aux jouets remplis de merdouilles qui nous semblaient des trésors.

Le vieux parquet sur lequel il fallait glisser avec les patins. En fait elle s'en fichait bien qu'on mette les patins, mais ça nous amusait.

Les horribles tapisseries au point de croix qui ornaient les différents murs de la maison.

Les lits à ressort sur lesquels on sautait pendant des heures en s'inventant mille et un jeux, persuadés que les adultes, en bas, n'entendaient pas nos bétises. En fait, ils les entendaient très bien -comment en aurait-il été autrement - mais ils savouraient le fait d'être tranquilles pendant ce temps.

Son petit jardin où il n'y avait pas grand chose à part des hortensias bleus mais où on allait voir et nourrir les lapins, ces lapins que mon grand père échangeait au bout d'un moment avec son voisin, pour ne pas avoir à tuer ceux qu'il avait élevés.

C'est aussi la boîte orange qu'elle sortait pour le café, toujours remplie de gaufrettes maison ou de rosquillos, rosquillos dont on n'a jamais réussi à trouver la recette, tout simplement parce qu'il n'y en avait pas, de recette.

rosquillos

rosquillos in progress

 

C'est aussi ce petit village niché dans la boucle du fleuve, entre les collines, avec ses maisons et ses paysages façonnés par les ardoises. Ce petit village si loin du pays où elle est née, où le temps semblait être allé moins vite, avec ses vieilles ardoisières, son école de fille et son école de garçon, et ses veillées funéraires à la maison.

 

 

Quand elle est décédée, à la difficile tâche de vider et nettoyer la petite maison aux ardoises s'est associé le plaisir de temps passé en famille à se rappeler les bons moments. Le partage des maigres biens n'a pas été trop difficile, l'héritage étant très modeste. La séparation avec le Christ ensanglanté en (points de) croix  ou avec la malle aux trésors merdouilles n'a pas posé plus de problèmes que ça. Cela n'a pas empêché le reste de la famille de sourire quand j'ai très officiellement demandé à récupérer dans le garage de vieilles caisses en bois de mon grand père. Des caisses en bois qui sont maintenant très en vogue dans les magasins de déco où elles sont vendues faussement vieilles, mais les miennes sont vraiment vieilles, et sont officiellement estampillées "explosifs de l'ardoisière" et ça leur donne toute leur valeur.

Ma seule autre demande concernait la boîte orange, que l'on consentit à me laisser pour héritage.

Depuis qu'elle est chez moi, elle a de nombreuses fois servie à ranger les différents petits gâteaux, chocolat et autres cochonneries qui font du bien.

 

Lors d'une stupide et inutile brouille familiale, il y a quelques années, c'est naturellement que j'ai amené une boîte remplie de sablés de Noël... dans la boîte orange.

boite orange

 

 

Et lorsque ce matin, mon oncle m'envoya une photo de boîte orange pleine de gaufrettes pour la nouvelle année, j'ai trouvé que c'étaient les meilleurs voeux du monde.

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Pas de billet en 2015 ici, pour plein de raisons plusse meilleures les unes que les autres. Et je n'en promets pas spécialement plus en 2016.

 

Je ne suis pas adepte des voeux de bonne année. Mais je vous souhaite à tous... une chouette boîte orange.

 

 

 

Posté par docmam à 19:09 - - Commentaires [7] - Permalien [#]

27 décembre 2014

Mon avis

J'ai choisi le libéral. J'ai choisi de quitter l'hôpital et le salariat dès que j'ai pu. Je ne regrette pas.

Malgrès l'URSSAF, la Sécu, l'URSSAF, les paperasses, l'URSSAF et toutes les emmerdes que ça peut amener (et l'URSSAF aussi), je ne regrette pas.

J'ai le luxe de faire les horaires que je veux, de prendre le temps que je veux avec mes patients, de travailler comme je l'entends, de prescrire ce que je veux, de m'installer où je veux. Enfin à peu près. Ces libertés là se réduisent petit à petit, discrètement, et celles qu'il me reste, j'y suis assez attachée je dois dire.

Parce que sinon, petit à petit, les emmerdes du libéral vont devenir plus importantes que les avantages qu'on peut y trouver. Les installés déplaqueront, les arrivants ne s'installeront pas. Sans trop m'avancer, je dirais que ça a déjà commencé.

 

Je ne me sens nullement légitime pour dire quoi que ce soit sur ce projet de loi et ce mouvement de grève. Je ne suis porte parole de rien, je ne comprend pas tous les tenants et aboutissants, je n'ai pas toujours une idée précise des choses, et surtout, bon nombre de mes collègues en parlent mieux que moi (, , ou entre autres)

J'ai donc longuement hésité à en parler. Parce que tout est dit déjà ailleurs, et mieux, et que je ne suis pas sûre de ne pas être un peu à côté de la plaque.

Mais en fait, ceux qui sont vraiment à côté de la plaque, surtout, ce sont les médias. A aucun moment sur les ondes où les grandes chaînes je n'ai entendu un discours qui expliquait vraiment les problèmatiques et le point de vue du médecin. Je ne dit pas qu'il n'y en a pas, je dis que je ne suis pas tombée dessus. Donc probablement que le clampin lambda devant sa télé non plus, donc il ne risque pas de comprendre le fond du problème, et on n'a pas fini d'entendre des histoires de nantis grévistes à Megève qui veulent plus de tunes et qui veulent pas aider les pauvres.

Encore aujourd'hui à la radio, un message laconique "grève des médecins libéraux : ils réclament une augmentation du montant de la consultation. Aucun retentissement sur la prise en charge des gens et le nombre de passages aux urgences"

J'ai un peu l'impression que le seul message mis en avant devant le grand public, c'est l'augmentation de la consultation, parce que c'est le seul message qui est facilement compréhensible par tous, et que c'est plus facile de nous faire passer pour des méchants grippe-sous qui font ça pour le fric après.

Et accessoirement on en rajoute une couche en disant que ça n'a aucune incidence cette grève. Sous entendu "on s'en fout" ou "vous servez à rien donc vos revendications on s'en branle". Enfin moi c'est ce que je comprend. (alors que c'est pas si vrai)

 

Je ne fais pas grève.

Déjà parce que comme beaucoup je suis en vacances, ce qui m'a évité de me poser la question.

Comme beaucoup je trouve que les dates sont mal choisies (même si j'entends bien qu'il faut bien en choisir des dates, et que ce n'est jamais le bon moment)

Et parce le message n'est pas clair. Entre les différents syndicats, entre les médecins entre eux déjà. Et surtout il n'est pas clair pour le grand public. Je ne vois pas l'interêt de faire grève si personne ne comprend pourquoi on la fait.

Ce qui ne veut pas dire que je ne soutiens pas ceux qui la font, parce qu'à un moment il faut arrêter de baisser la tête quand on continue de faire bouillir l'eau.

 

Et c'est là que je me suis dit : c'est ptet pas inutile d'expliquer un peu ce que j'en pense. Pour essayer de faire comprendre un peu ce qu'on n'explique pas à la radio.

 

Alors en exclusivité, après des jours de travail, entre le montage du bateau pour le bain et de la fée qui vole, entre les beaux-parents à la maison et la cuisine à faire, et après la plus longue introduction du monde, mesdames et messieurs...

 

MON AVIS

 

Je n'ai rien contre le tiers-payant en soi.

Ma pensée pourrait se résumer à "je suis pas fondamentalement contre, mais je vois pas pourquoi je serais pour"

Comme la plupart de mes confrères, je pratique le TP pour les patients en CMU, en accident de travail ou pour certains patients en ALD, entre autres.

Comme beaucoup de mes confrères, je pratique le TP social en ne faisant payer que la part complémentaire, c'est à dire 6,90€ à mes patients lorsqu'ils sont en difficulté.

J'encaisse le chèque lorsqu'ils me le demandent en début de mois, après qu'ils aient été remboursés.

Comme plusieurs de mes confrères, je ne remarque pas spécialement d'augmentation de la consommation de soins chez mes patients en CMU par exemple, à part peut être un "rattrapage" en début d'ouverture des droits. Ce ne sont pas spécialement eux plus que d'autres qui vont être responsable d'une surconsommation de soins.

 

Mais y a-t-il honnêtement beaucoup de personnes qui ne peuvent pas se permettre d'avancer 6,90€ pour une consultation ? 6,90€ qui seront pour beaucoup remboursés par leur mutuelle ? Je ne dis pas qu'il n'y en a pas hein, mais est-ce que ça représente tant de personnes que ça ? Moi, dans mon coin-pas-trop-défavorisé, j'ai pas l'impression. Mais je ne vais pas me fier juste à mon impression, donc j'ai cherché.

 

On nous dit

attal tp

Bon ben si 1/4 des français ne peut avancer les frais d'une consultation chez un généraliste, effectivement faut faire quelque chose. En fait quand on se penche sur les chiffres il semblerait que sur les 33% de français qui auraient renoncé à des soins pour un problème d'avance de frais, 12% l'auraient fait pour des soins courants comme une consultation chez le généraliste. 12% de 33%, on en arrive donc à même pas 3%.

Je dis pas qu'il ne faut pas s'en préoccuper, de ces 3% de personnes trop riches pour être pauvres et trop pauvres pour être riche, et d'ailleurs le TP dit "social" existe, plus ou moins formalisé par l'ACS.

MAIS même en partant du principe que 3% de la population ne peut pas bénéficier de la CMU et ne peut pas avancer 6,90€, ou n'ose pas le demander parce qu'on a pas forcément envie d'étaler ses problèmes d'argent, le fait qu'on manipule les chiffres et qu'on avance des choses fausses pour essayer de faire passer une loi, déjà ça, ça m'énerve.

 

Parce que là où les gens renoncent aux soins, c'est pas chez le généraliste, c'est chez le dentiste ou l'opticien, là où la Sécu s'est tellement désengagée que la prise en charge dépend quasi totalement des mutuelles.

Donc "on impose le tiers-payant chez les généralistes parce que les gens ne peuvent pas acheter de lunettes" DESOLEE mais l'argument me semble bancal, et ça, ça m'énerve encore plus.

Les opticiens ou les dentistes sont plus ou moins remboursés selon les mutuelles. Pour favoriser l'accès aux soins paraît-il. Je ne sais pas selon quels critères telle mutuelle va mieux rembourser tel dentiste. J'aimerais penser que c'est selon la qualité de ses soins. Mais je ne peux m'empêcher de penser que le taux de remboursement va peut être dépendre de la hauteur de ses honoraires, et donc aussi du prix et de la qualité de ses matières premières.

Mais ce ne sont que des suppositions et je me fais sûrement des idées. Toujours est-il que dans l'optique de favoriser l'accès aux soins, ici dans ma campagne, aucun des 3 dentistes et aucun des 3 opticiens du coin ne sont bien remboursés par ma mutuelle.

Si l'Etat/la Sécu continue de se désengager du remboursement des soins, comme c'est le cas actuellement, et ça va plutôt continuer, le TPG leur permettra de faire la même chose avec les médecins. Moins bien rembourser tel ou tel médecin, ou selon la mutuelle, ne plus vraiment avoir le choix de son médecin, sauf si on est prêt à débourser un peu plus. On appelerait ça des réseaux de soins mutualistes par exemple.

 

Pour pouvoir faire ça, il faut que les gens ait une mutuelle déjà. Ca tombe bien, maintenant c'est obligatoire, puisque les employeurs ont l'obligation de proposer une mutuelle à leurs employés. Bon ça, éventuellement, ça peut passer pour une bonne mesure, pour tous ceux qui n'avaient pas les moyens de s'en payer une.

Là où je suis tombée des nues, c'est que les employés peuvent avoir l'OBLIGATION d'accepter (sauf s'ils ont déjà une complémentaire et que le dispositif de leur boîte permet le refus). Pour ceux qui n'avaient pas les moyens d'avoir une complémentaire, c'est bien. Pour ceux qui avaient fait le choix de ne pas en avoir (OK c'est un choix de riche, mais ça restait un choix) et qui préferaient payer le reste à charge de leur poche plutôt que de payer une assurance, ils l'ont dans l'os. Et accessoirement ils payent des impots sur ces cotisations, puisque la part patronale des cotisations compte dans le revenu imposable. Deux fois dans l'os.

 

 

En résumé : on impose à tous les patients d'avoir une mutuelle, et on impose aux médecins d'être payés directement par ces mutuelles. Le patient ne voit plus trop vraiment ce qu'il se passe, mais ça lui va, puisqu'il ne paye plus (sauf des cotisations qui ne feront probablement que grimper au fil des ans). L'état continue de dérembourser petit à petit, et le principal payeur devient les mutuelles et les assurances privées.

 

De là à penser qu'on veut privatiser la santé, et donner la main-mise aux assureurs privés il n'y a qu'un pas, mais il paraît que je me fais des idées.

De là à penser qu'on va glisser vers un salariat des médecins par les assurances et en finir avec la médecine libérale, il y a un autre (grand) pas. Mais là aussi je me fais peut être des idées.

 

 

Je n'ai pas très envie d'être payée par un assureur, parce que je ne veux pas travailler pour eux. On a beau m'expliquer qu'être payée par un assureur privé n'influencera EN RIEN ma pratique et me laissera libre de travailler uniquement pour le bien du patient, j'ai un peu du mal à ne pas me faire du soucis, et à imaginer qu'on peut être vraiment indépendant de celui qui nous paye.

Tout bêtement parce que c'est eux qui auront la main mise sur nos revenus.

Aujourd'hui déjà, une partie de mes revenus, via la ROSP, dépend du nombre de mes prescriptions de génériques, de statines, de mammographies. Certains items bons pour la Sécu sont aussi bons pour les patients. Certains. D'autres sont déjà discutables.

Mais on me dit que ça ne changera en rien l'indépendance des médecins. Bon. Je voudrais bien y croire hein.

 

 

 

Au delà de ces considérations éthico-idéologiques (qui sont quand même pas rien), il n'en reste pas que techniquement ça sera la merde, et ça mes confrères cités en haut l'expliquent très bien.

Actuellement la plupart des actes en tiers payant me sont payés rapidement, et ça m'arrange, puisque j'ai la flemme d'aller déposer mes chèques, et que je paie des comissions sur les cartes bleues. Mais ça ne concerne qu'une partie de mes actes, et qu'un seul payeur.

On nous répète "oui ben les pharmaciens le font bien eux, et ça marche, et ils sont contents"

Oui et d'ailleurs ils sont trop contents, ils sont obligés de payer une personne à temps plein pour s'en occuper, et ils nous disent de nous précipiter dans ce système (attention second degré)

Un système qui selon certains, nous coûterait 4,38 par acte. (c'est énorme) Sans être vénale, y'a un moment où faut ptet arrêter de tirer sur la corde.

 

 

Et oui, j'ai un peu peur que ça change la "relation du patient avec les soins". Pas tous les patients bien sûr. Une minorité même. On connaît tous des qui réclament parce que "j'y ai droit" ou des qui crient au scandale de devoir avancer les frais (remboursés 3 jours plus tard) en pharmacie parce que j'ai omis d'être à la main et en toutes lettres "non substituable". Bref des cons et des irrespectueux, il y en a, TP ou pas. Avec le TPG, on risque de les entendre un peu plus encore.

Pour être remboursé, le patient doit être à jour dans ses droits. Jusqu'à présent, il vérifie, il met à jour. Là, si ça ne change rien pour lui, pourquoi s'en soucier ? Et là je ne fustige pas ces irresponsables de patients, je suis la première à me pencher sur un problème uniquement quand je vois qu'il y en a un, par exemple que je vois que ma mutuelle a/n'a pas remboursé mes soins. Aujourd'hui déjà c'est au passage en pharmacie que beaucoup découvrent étonnés que leur carte n'est pas à jour.

 

Je n'ai pas envie de m'occuper de tout ça. Je n'ai pas fait ce métier pour gérer tout ça. Mon métier, je le vois comme une relation entre mon patient et moi. Il me confie des problèmes, ou pas, et j'essaie de l'aider à les résoudre avec les moyens que j'ai à ma disposition. J'ai pas envie qu'un tiers assureur/payeur vient se foutre entre nous et viennent parasiter tout ça.

Je sais qu'ils existent déjà ces tiers, et qu'ils influent déjà sur les soins. Mais pour l'instant seul le patient doit gérer sa relation comme il l'entend avec son/ses assureurs. Il n'y a pas ce mariage à trois foireux.

On me dit que c'est pareil d'être payée par la patient qui sera remboursé après. Oui mais non. Je suis bien consciente que cet argument n'est pas partagé par tous mes confrères, et je ne chercher pas à le mettre en avant, ce n'est là que mon ressenti.

 

Je sais que la valeur de la consultation, c'est ce que je peux apporter au patient, et non pas "juste" le prix qu'il paye. Mais je sais aussi que beaucoup n'ont déjà aucune idée de combien coûte leur ordonnance mensuelle ni un passage aux urgences. Ca sera la même chose pour mes actes. On ne saura pas combien ils coûtent réellement ni ce qui est pris en charge par la Sécu ou la mutuelle.

 

Je ne pense pas que les patients vont sur-consommer. Eventuellement, ceux qui venaient pour minimum 5 motifs pour ne payer qu'une seule consultation, ils viendront plus souvent. Mais je ne pense pas non plus que ne pas savoir ce que coûte les soins incite spécialement à faire attention. Et là je ne parle pas spécialement pour les patients. Les risques de dérives seront pour nous les premiers.

Comme beaucoup, des actes que je faisais gratuitement jusqu'ici, je ne vais pas me gêner pour les facturer. L'ordonannce de semelles orthopédiques, le certificat déjà fait il y a 3 mois mais plus valable, la consultation familiale pour épidémie de gastro où on ne facture que 2 consultations sur 4... ça c'est ce que feront tous les médecins. Quand je vois une entorse du doigt que j'immobilise avec un strap, je demande 23€. Alors que j'aurais le droit de demander 31,35€, voire 58,23€ s'il se pointe sans RDV. Mais bon, j'ose pas trop quand même. En tiers payant, je vais pas me gêner.

Et puis il y a ceux qui sur-factureront, ou qui factureront des actes fictifs, parce que c'est des cons, et que ça sera facile.

 

 

 

 

Un tiers payant généralisé ok. Mais qu'on ne dise pas que cela ne remet pas en cause l'avenir de la médecine libérale.

Un tiers payant généralisé ok. Mais qu'on ne fasse pas croire que c'est une mesure sociale pour permettre l'accès aux soins. Si le gouvernement tient tellement à limiter les freins financiers, pourquoi ne généralise-t-il pas les remboursements ultra-rapides par un seul payeur directement au patient ? Comme les cartes bancaires à débit différé pour les soins qui existent déjà ? Pourquoi faudrait-il que le médecin soit payé par un tiers à part pour prendre le contrôle sur ce paiement et sur l'acte médical ?

 

Je veux bien débattre, mais sans hypocrisie, sans faire semblant que c'est du social, sans faire semblant qu'on ne veut pas détruire le libéral, en parlant clairement d'un projet d'étatisation de la médecine, ou de privatisation des soins.

 

Bref je ne suis pas fondamentalement contre le tiers payant. Mais je ne vois pas pourquoi je serais pour.

 

 

 

 

Un bon résumé sur France Culture là : http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4975098 et sur France Inter par Nicole Ferroni là  http://www.franceinter.fr/emission-le-billet-de-nicole-ferroni-un-corps-malade

 

 

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11 novembre 2014

Faute

 Il est quasiment une heure du matin.

Nous voilà enfin attablés à l'internat pour manger un bout. Les barquettes en plastiques à moitié vides et éventrées par les internes ayant déjà mangé nous attendaient bien sagement, avec comme d'habitudes des semelles de rôti de porc, de la purée sans sel et une omelette dégoulinant d'eau.

Il est des heures où on n'est pas trop regardant sur la nourriture, à partir du moment où elle arrive dans notre estomac. Et manger, ça veut dire que c'est plus calme, et que peut-être, PEUT-ÊTRE, on va pouvoir aller s'allonger 1h ou 2.

Des girophares bleus-bleus cassent mon rêve. Il a fallu quelques mois seulement pour que j'apprenne à détester les camions de pompiers, déversant inlassablement leurs patients aux urgences, et repartant sauver le monde, nous laissant tout gérer. Qui dit VSAV de pompiers dit personne allongée/seule/dépendante, dit bilan radio ou biologique, dit que je ne suis pas prête d'aller me coucher.

Un sourire se dessine sur mes lèvres quand j'aperçois suivant l'ambulance le véhicule du SMUR. Qui dit SMUR dit qu'il y a déjà un médecin sur l'affaire, et l'image de mon lit se fait plus précise.

 Mon téléphone sonne, me faisait sursauter au milieu de mon délice de purée sans sel/Saint Nectaire insipide. La gastro. Encore. Cela fait 3 fois qu'ils m'appellent pour un patient dont le poul n'est pas très rapide. On va même dire qu'il est bradycarde. A 45 par minutes environ dirons nous. Lors de son premier appel, occupée avec un autre patient, j'avais vérifié par quelques questions l'état du patient (bon), les constantes (bonnes), ses symptomes (aucun) et ses traitements potentiellement bradycardisant (aucun). Je l'avais rassurée, et puisqu'il allait bien et qu'il dormait, je n'avais pas donné suite.

Lors de son deuxième appel, j'avais vérifié qu'il allait toujours bien, froncé les sourcils, et bredouillé que je ne voyais pas bien quoi faire de plus, puisque je ne me voyais pas faire de l'isoprenaline à un patient qui va bien, juste parce que son coeur bat un peu trop lentement au goût de l'infirmière. (= un médicament qui accélère le coeur en cas de défaillance, en gros, qu'on laisse manipuler par ceux qui savent, sous surveillance soigneuse)

Lorsque je raccroche de ce 3ème appel donc, je commence à être un peu énervée, et j'en touche quelques mots à l'urgentiste à mes côtés. Haussant les épaules, il me dit d'un air détaché "bah soit il a un médicament bradycardisant, soit il est en BAV 3. On se met pas à taper à 45 comme ça sans raison." et il attaque son dessert.

Mon bout de semelle de porc me reste en travers de la gorge. Je pense que j'ai écarquillé les yeux et que je suis devenue un peu blanche. J'ai rappelé l'infirmière, je lui ai dit de "bon, quand même faire un ECG, je vais venir voir".

J'ai regardé le dossier du patient, son absence confirmée de traitement ralentissant le coeur et ses constantes des 3 derniers jours qui montraient bien un poul entre 80 et 90 battements par minute. Jusqu'à cette nuit.

J'ai été voir le patient, qui effectivement se sentait bien, sans douleur, sans difficultés respiratoires, avec une bonne tension.

Et puis j'ai été voir son ECG, qui affichait, narquois, un joli rythme idioventriculaire qui m'a laissé comme une idiote. Un beau rythme d'échappement qui m'avait échappé. Un divorce des oreillettes et des ventricules, chacun vivant sa vie de son côté, sans communiquer.

Bref, un BAV 3.

 

J'ai fulminé très fort à l'intérieur de moi-même, j'ai attrapé le téléphone et appelé le cardiologue de garde. Sans trop trop insister sur mon délai de réaction. J'ai tout accepté, les échanges de lit à 3h du matin pour qu'un patient de cardio vienne en gastro - pour qu'un patient d'USIC stable puisse aller en cardio - pour qu'il puisse prendre mon patient au coeur brisé sous sa surveillance. J'était prête à faire la désinfection des chambres s'il fallait. (oui là il faut imaginer comment les équipes de nuit ont voulu ma mort, de devoir faire 3 changements de chambre à 3h du matin.)

 

L'échographie cardiaque du patient a montré un coeur qui ne marchait vraiment vraiment plus bien. Un coeur qui s'était détruit doucement sans bruit, pas comme dans les films et le patient tombe la main sur la poitrine. Un coeur qui avait commencé à mourir doucement chez lui, cellule par cellule, avec des petits signes passés inaperçus aux urgences, jusqu'à ce qu'il ne fonctionne plus de manière synchrone, puis qu'il ne fonctionne plus du tout, quelques jours plus tard.

 

- - -

 

Nous avons eu il y a peu une discussion fort interessante avec des amis sur l'erreur et la faute médicale. (Comme il y avait déjà eu il y a quelques temps des discussions sur les internets très intéressantes sur ce même sujet, avec notamment la très bonne initiative de REX qui regroupent les témoignages d'erreurs médicales)

 

Quand j'ai cherché un exemple d'erreur que j'avais faite... ça n'a pas été aussi évident. Non pas que je n'en ai pas faite hein, au contraire, mais..

- je n'en ai pour beaucoup sûrement jamais eu connaissance, soit parce qu'elles n'ont eu aucune conséquence néfaste, soit parce que ce n'est pas moi qui ai dû récupérer les pots cassés. Parce que j'étais interne, ou remplaçante par exemple.

- elles ont pour beaucoup été rattrappées par les "filets de sécurité" des infirmiers qui exécutent mes prescriptions ("tu es sûre que...?"), des pharmaciens qui délivrent ("vous vous seriez pas trompé..?") ou de mon propre esprit qui se rend compte à temps de sa bourde.

- il n'est pas toujours évident de les distinguer de l'aléa thérapeutique ou de l'effet secondaire : le dernier "problème" qui me revient en tête est un surdosage en morphine chez un patient très douloureux à qui j'avais augmenté les doses... Problème identifié, arrêt de la morphine, surveillance, problème réglé. Erreur ? Ou effet secondaire facheux ?

- les erreurs de diagnostic, ou les errements avant de faire le bon, sont fréquentes, et inhérentes à notre métier et au fait que nous sommes humains, et que rien n'est jamais comme dans les livres. Même si ça nous remet pas mal en question, quand on se rend compte que la gastro du lundi était en fait une embolie pulmonaire massive bilatérale le mercredi.

 

Non, le cas qui m'est revenu en tête quand j'ai cherché une fois où j'ai fait une erreur, c'est celui là. Pas tant parce que je n'ai pas pensé au diagnostic tout de suite, ou toute seule.

Non, là où j'ai merdé, c'est que je n'y suis pas allée. Comme je ne savais pas, comme je ne voyais pas quoi faire (alors qu'au final, mon idée d'isoprénaline n'était pas si inappropriée), comme ça me faisait chier (disons le clairement) je n'y suis pas allée. Et ça ce n'est même pas une erreur, c'est une faute.

Parce que contrairement à mes erreurs, là je n'ai pas mis tout en oeuvre pour ce patient. J'ai été négligente. Et même si là encore, il s'agit probablement d'une succession d'erreurs, de "pas de chance" qui ont conduit au décès, et que mon intervention consciencieuse n'aurait rien changé au final ; il n'empêche que ma connerie ne lui a pas laissé toutes ses chances.

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04 novembre 2014

1 an

J'ai choisi le libéral. Je ne regrette presque pas. Oh tout n'est pas rose dans le joli monde de la médecine libérale, et je pourrais en raconter, sur le massacre annoncé du système de santé et de la médecine libérale (mais pas ce soir, je suis pas motivée).

Pour l'instant, je préfère ma liberté contrôlée au carcan de l'hôpital.

J'ai choisi mon temps de travail. Je travaille heu environ 24h par semaine (évaluation pifomètrique). Je suis (en retard) tous les matins à l'école pour déposer les filles. Je suis (en retard) 2 fois par semaine à la sortie de l'école. Je suis présente au cabinet deux soirs par semaine.

C'est un choix. Enfin plus ou moins. Avec ses conséquences, financières notamment. Professionnellement, je ne suis pas sûre que si j'avais bossé plus d'emblée le planning aurait été rempli. Ca viendra. Familialement, il aurait été difficile de bosser plus pour l'organisation de tout le monde. Ca viendra.

 

J'ai eu peur que les patients viennent (trop). Puis j'ai eu peur que les patients viennent (pas assez).

Il y a eu les sympas, les hypochondriaques, ceux qui voulaient absolument changer de médecin, ceux qui ne voulaient surtout pas changer de médecins. Petit à petit ils deviennent un peu plus mes patients à moi. Ca viendra.

Il y a eu des moments où j'en ai eu marre.

Et puis ces moments où j'aurais aimé travailler plus, travailler mieux, sans avoir en tête les courses à faire, la fiche de paie de la nounou à préparer et l'horloge de l'école qui faisait tic-tac.

J'avais de grands idéaux, pleins d'éducation thérapeutique, de discussions avec les patients, d'explications et d'auto-formations. Je crois que je n'ai encore rien mis en place de ce que je voulais faire. Ca viendra.

 

 

J'ai 30 ans, un mari, deux enfants, et en un an, j'ai eu un enfant, acheté une maison et je me suis installée. Plein de bonnes raisons pour que mon compte en banque pleure, sauf que c'est pas politiquement correct de le dire. Mais bon, ça aussi, ça viendra. J'espère.

 

 

Il y a un an, je me suis installée. Je ne regrette pas encore. Ca viendra...?

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02 novembre 2014

Chroniques de là-bas #10 je t'aime moi non plus

Dans les rues les enfants se précipitent pour te serrer la main. Nous faisons partie des curiosités de la ville.

 

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Un petit chaton a passé la soirée avec nous. C'est comme les enfants, on ne peut pas deviner son âge tellement il est dénutri.

Yvonne est venue nous voir également. C'est dur de dire aux gamins qu'ils ne peuvent pas venir tout le temps chez nous. Sinon la ville entière viendrait juste pour nous voir.

 

C'est difficile également de ne pas pouvoir les faire profiter de tout ce qu'on a. Plusieurs ados nous aident sur le chantier depuis des années. Pourtant il faut fixer une limite. On ne peut pas leur offrir le repas ou les ramener en voiture. C'est assez dur.

 

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Cette discussion avec notre ami instituteur, qui ne voulait que 2 enfants, nous a étonné. D'habitude, les familles africaines sont plutôt nombreuses. Il nous sourit, désabusé : « ici les études sont chères, et avec ce qu'on gagne, je préfère n'avoir que 2 enfants, mais pouvoir m'en occuper. S'il veulent aller en vacances en France après, je veux qu'ils puissent le faire »

Ah oui c'est vrai. Ce petit discours m'a ému. Ici, même quand on est aisé, on reste pauvre.

 

Bon là, niveau préjugés à 2 balles on se posait là. Genre tu vois, en Afrique ils ont plein de marmailles qui court partout parce que c'est « culturel ». Absolument pas parce qu'il n'ont pas accès à une information fiable sur la contraception, ni à la contraception en elle même. Nous semblions tomber des nues que certaines familles souhaitent n'avoir que deux enfants.

 

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Nous changeons petit à petit d'avis sur la mentalité des gens, et je m'interroge sur la notre. Notre réaction nous énerve nous même.

Si au début, le fait d'avoir des hordes d'enfants accrochés à nos mains et d'être constamment interpellés dans la rue nous amusait ; nous sommes de plus en plus intolérant envers ces gamins qui viennent nous parler seulement pour avoir un cadeau. Si pour les plus petits, la curiosité est belle est bien là, nous avons vraiment l'impression d'être pris pour des vaches à lait par les autres. Oui cela nous énerve. Quand on pensait « échanges avec la population », on ne pensait pas à ce type d'échange. Mais en même temps, peut-on se permettre de juger leur attitude, nous qui avons toujours mangé à notre faim et qui avons nos études gentiment payées par papa et maman ? (et par la société n'est-ce pas. Et un peu par nous aussi, en fait) A-t-on le droit de s'énerver parce qu'ils quémandent à notre porte, alors que nous pouvons nous permettre de venir jusque chez eux ? Oui bien sûr que c'est énervant, et parfois nous les renvoyons assez rudement. Notre énervement est également dû à notre impuissance. Non, on ne peut pas sauver le monde. Il n'y a jamais vraiment eu de guerre civile ici. Mais il n'y a pas besoin de guerre pour qu'il y ait la misère.

 

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Réunion de bilan avec l'asso locale. Il est difficile de concilier les mentalités africaines avec les nôtres. Nous sommes blancs, donc par définition nous sommes pétés de tunes (et en plus nous sommes médecins tsé, #PointNantis) et ils ne comprennent donc pas que nous leur donnions moins d'argent que l'année dernière. Et comme depuis des années nous sommes le principal bailleur de fond de l'association ils n'ont pas besoin de chercher de l'argent ailleurs, nous sommes leur vache à lait. Ils n'ont pas l'air de comprendre que nous aussi de notre côté on en chie à trouver de l'argent.

 

 

Je ne sais pas si les limites que l'on posait avec nos amis locaux étaient justes. Il fallait en poser quelque part, et comme pour toute limite, ce n'est pas toujours évident. Evidement que la face du monde n'aurait pas été changée si nous avions ramené un jour Auguste chez lui en voiture, où si nous avions partagé un repas avec Yvonne. Mais si nous l'avions fait, il aurait été tout aussi difficile de ne pas faire plus.

 

S'il était évident que même au bout de deux mois nous ne pouvions pas comprendre vraiment la réalité de leur vie quotidienne, l'inverse n'était pas possible non plus. Que nous puissions avoir des difficultés d'argent chez nous, du mal à réunir des fonds, et que nous nous soyons endettés sur deux ans en travaillant de nuit pour payer notre billet d'avion, tout cela nous semblait impossible à leur faire comprendre.

Je pense qu'une partie de nous - partie qu'à l'époque nous étions bien loin d'admettre - attendaient un minimum de gratitude. Oh oui bien sûr nous faisions ça de manière totalement bénévole et désintéressée, mais en fait je crois nous aurions aimé qu'on reconnaisse au moins les efforts que nous avions fait. Nous arrivions avec un petit syndrome de sauveur du monde, et nous repartions avec l'impression de détester les gens que nous étions sensés aider.

Comme quoi, on avait bonne conscience, mais pour le VRAI désintéressement, y'avait encore du travail. Et je ne sais pas si j'y suis arrivée depuis. Qui peut dire qu'il n'attend VRAIMENT rien de son travail ou de ses actions ? Ne serait-ce que le sentiment d'avoir fait du bon travail, d'avoir été utile, de voir les gens heureux ?

C'est peut être cela qui a été le plus difficile.

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01 novembre 2014

Chroniques de là-bas #9 : Jojo

Nous allons chez Madame M. qui élèvent plusieurs enfants abandonnés. Et nous allons y faire des confitures de mangues. Chez M. nous avons l'impression d'être chez Mamie, surtout grâce à l'ambiance détendue et conviviale. Nous faisons connaissance entre autre avec Albert et Jojo, environ 4 et 2 ans, des « enfants » de Madame M.

Elle nous explique que Jojo va être adopté l'année prochaine en France, elle nous montre l'album qu'a envoyé sa future famille. Ça me fait bizarre de voir les photos de cette famille où Jojo grandira et deviendra parfaitement français. Il ne se souviendra pas qu'à une époque il courait tout nu dans les rues poussiéreuses de cette ville perdue, et qu'il a servi de cobayes à quelques françaises pour s'entraîner à porter les bébés à l'africaine.

Il ne saura peut être jamais que sa vraie mère, la femme qui l'a porté, est de telle ethnie et est morte quand il est né. Et qu'il ne serait peut être pas en vie si M. ne l'avait pas pris avec elle.

Mais pour l'instant le souci de Jojo, c'est de touiller la confiture tout seul comme un grand.

 

jojo

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28 octobre 2014

Chroniques de là-bas #8 : les aventuriers

On nous charge nous et les sacs sur des mobylettes et on nous emmène jusqu'à la villa. C'est le grand luxe : sol carrelé, 1 WC, 1 salle de bain, 3 chambres, quelques meubles. La pâte à tartiner et le saucisson que j'ai ramenés sont fortement appréciés. L'eau de boisson fonctionne selon un système de bouteilles numérotées et notées selon l'heure à laquelle elles ont été mises à purifier. Dans le groupe, personne ne porte de montre. On s'en sert pour purifier les bouteilles d'eau principalement.

Il est plus simple encore de boire de la bière locale.

Le premier palu est arrivé.

Nous sommes obligés de repasser nos vêtements, au cas où des mouches aient pondu dedans pendant qu'ils séchaient. Le soir c'est également Savarine, vêtements longs, spray qui-pue sur la peau, moustiquaire la nuit.

 

Cette panique que nous avons eu du linge pendu en plein air m'a suffisament traumatisé pour que je fasse quelques années plus tard immédiatement le brillant diagnostic de ver de Cayor chez un patient à la fois époustouflé (par mon savoir) et répugné (par son hôte).

 

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Nous trouvons avec difficulté l'hôtel. Nous avons réservé 6 chambres pour 16. Pour des raisons d'économie, nous n'en avons pris que 2 avec WC. Le délabrement de l'hôtel donne tout son charme à l'équipée. C'est l'aventure. On n'est pas venu là pour aller dans un 4 étoiles. On est heureux de vivre à la dure. Le petit hôtel fait aussi « dancing populaire ». Nous nous prenons donc les décibels en direct mais cela ajoute encore plus de charme à notre échappée.

 

Il est évident qu'il faut avoir 20 ans et une vie ordinaire plutôt confortable pour trouver que dormir à 3 par lit avec des cafards, sans chiottes alors qu'une personne sur 2 à la chiasse, avec Sean Paul à fond dans les oreilles toute la nuit, a du charme.

Il y a des musiques qui nous rappellent inmanquablement des moments ou des endroits. Réentendre Sean Paul me renvoit forcément au "dancing club de l'Amitié", où il était on ne peut plus populaire. Le coupé-décalé, encore quasi inconnu en France, était omniprésent là bas.

Les play-lists, pas du tout redondantes, ressemblaient donc un peu à ça : coupé-décalé / Sean Paul / coupé-décalé / Sean Paul /... ce qui, vous imaginez bien, ne nous donnait pas DU TOUT envie de nous frapper la tête contre les murs.

Ce qu'on aurait fait si on avait osé toucher les murs bien sûr.

 

Nouvel hôtel, conseillé par un autre groupe de blancs. Nous arrivons à avoir 6 chambres pour 14. Elles ont l'air d'être un peu plus salubres, si ce n'est les sanitaires, où nous avons déjà rencontré quelques cafards. En même temps, après avoir vécu plusieurs nuits avec notre pote le cafard dans le précédent hôtel, nous sommes blasés. Par contre la propreté des matelas et des draps est douteuse. L'un d'entre nous s'est allongé 5 minutes et est ressorti plein de plaques. Les puces sûrement.

 

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Ici la présence des insectes est à la limite du supportable. Les douches-trous ou WC-trous, pleins de cafards, et à la tombée de la nuit, des nuées d'éphémères et autres papillons divers qui nous tombent dessus, foncent dans les cheveux, sans répit. La découverte d'énormes grillons ou apparentés de 5 ou 6 cm de long ne nous a pas plus rassuré.

 

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Tel Robinson Crusoé, nous avons tué le coq et nous l'avons dégusté. Peu de viande, mais très bonne, et la sensation d'avoir vécu quelque chose d'exceptionnel, d'avoir dû tuer un coq de nos propres mains pour pouvoir survivre...

 

Heureusement qu'il y a écrit "sensation". Imaginez si on était vraiment mort de faim de ne pas avoir réussi. Ephrem - le coq - me demandez pas pourquoi - était un cadeau du chef du village, en remerciement de nos actions là bas. Il faut bien se rendre compte de la valeur du cadeau pour eux, même si nous, nous nous sommes regardé d'un air bien embarrassé une fois la bestiole dans nos bras. Une fois rentré chez nous, Ephrem a donc élu domicile avec nous dans la maison. On n'était plus à ça prêt. Et comme on était réveillé à 5h du matin par la chaleur/la lumière/les douleurs/les ronflements des autres, un petit chant de coq à 50 cm de l'oreille ne faisait qu'ajouter un peu de folklore.

Mais le départ approchant, il a bien fallu se résoudre à se séparer d'Ephrem, et ce de la meilleure façon possible : par voie orale. Pour ce grand jour, nos plus proches amis locaux étaient là. Pour nous aider en cuisine, et pour leur faire profiter du festin. Mais surtout pour nous aider en fait. Quand l'heure fut venue de passer à l'action, la plupart des filles se détournèrent avec une moue dégoûtée, les mecs ont fait les cakes mais n'avait pas la moindre idée de la façon de faire, et moi, guère plus qu'eux. Auguste, 15 ans, nous a regardé d'un air affligé, et armé d'une vieille lame rouillée, s'est attaqué à la chose. Cela aurait pu être fait proprement si la lame avait eu encore un peu de tranchant, mais là, en l'occurence, il fallait avoir le coeur bien accroché, c'était une véritable boucherie.

L'un d'entre nous a donc tenu la bête, pendant qu'Auguste y mettait tout son coeur. La tête a fini par être plutôt arrachée que coupée. Et oui, le coq a continué de courir un moment sans sa tête.

Ayant bien compris notre haut niveau de débrouillardise, Auguste s'est également chargé de le plumer et le vider, avant que nous nous chargions de le mettre nous même dans la casserole parce que quand même, il était notre invité.

Dans les faits, je crois que c'était de la carne, et qu'il n'avait rien sur les os. Mais comme ça faisait un mois et demi qu'on ne mangeait que de la semoule, il avait des saveurs de restaurant gastronomique.

 

 

 

Toi aussi plonge toi dans l'ambiance (à écouter minimum 6 fois en boucle pour un meilleur rendu)

 

On a vécu dans des conditions plutôt précaires, certes avant tout pour des raisons économiques, mais on était content. On avait l'impression de découvrir la vraie vie là bas, alors qu'on restait loin de ce que pouvait être la vie quotidienne de ces personnes. Hors de question d'aller au fin fond de la brousse si c'était pour avoir des conditions de vie confortable, fallait quand même qu'on puisse raconter nos aventures en rentrant. Dans un sens, ça faisait partie de du jeu.

 

 

 

[La rédaction de ce billet a entraîné d'intenses séances de remuage de popotin avec Tétarde au milieu du salon]

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26 octobre 2014

Chroniques de là-bas #7 : histoires d'eau

La douche est un moment attendu toute la journée. Tellement attendue qu'on la repousse toujours et toujours, redoutant le moment où ça sera déjà fini.

Deuxième jour et les séances d'application de qui-pue sont déjà une torture, le produit brûle la peau.

On prend petit à petit le rythme de ce pays rouge où rien n'est pressé, rien n'est rapide.

 

Pas un souffle d'air ce soir. Nous faisons le moins de mouvements possible pour ne pas augmenter la chaleur environnante. Une chaleur moite, qui nous suit partout, impossible à fuir.

Le soir est le seul moment où la température descend un peu. Pourtant, impossible d'en profiter, vêtements longs obligés.

On s'habitue petit à petit à la couche de substances que l'on a en permanence sur la peau. Cela varie dans la journée :

  • forfait jour : transpiration + poussière + vernis + crème solaire

  • forfait nuit : transpiration + poussière + vernis + qui-pue

 

On apprend à être sale. L'eau est chère, on ne prend qu'une douche par jour. Le reste du temps on se rafraîchit ou on se nettoie à l'aide de lingettes pour bébé. C'est une option aux forfaits.

Le vernis est en série pour tout le monde, on essaie de temps en temps de l'enlever avec du pétrole, mais il en reste toujours un petit peu, surtout sur les pieds.

Et pour enlever le pétrole, on utilise de la lessive.

On croît avoir bronzé, en fait on est juste sale.

 

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Nous sommes à l'aise maintenant dans ce pays avec sa chaleur et sa poussière rouge. Nos habits, tout comme nous, ont pris la couleur locale, une teinte rougeâtre. Nous sommes aussi couleur locale, je m'aperçois avec bonheur que sous la couche de crasse un joli bronzage a fait son apparition [il en faut peu pour être heureux hein] ce qui fait dire à nos amis autochtones que je ne suis plus une vraie blanche.

 

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La saison des pluies approche, mais toujours aucune goutte d'eau depuis 3 semaines. La chaleur est omniprésente, on recherche le moindre souffle d'air. Cet après midi, alerte. Le vent se lève, les nuages approchent. Comme avant chaque pluie, tempête de poussière, de sable. Les gens se calfeutrent chez eux, rangent leurs étalages, ferment les fenêtres si c'est possible. On savoure déjà le moment, le vent, la température qui baisse. On attend toujours le don du ciel, on le scrute. La tension monte. Quad arrivera-t-elle ? Enfin la délivrance, la pluie.

Elle est arrivée et repartie aussitôt. Fausse joie, le sol est toujours aussi sec. L'orage est là mais pas la pluie.

 

Elle est arrivée, tard, et très légère. Le matraquage sur sur la tôle de la maison donnait l'impression d'une vraie tempête, comme si la nature se déchainait après avoir été trop longtemps retenue. Pour le vent c'était vrai. La pluie n'a fait qu'illusion, le sol était toujours aussi sec.

Au moins le bruit m'a aidé à m'endormir.

 

 

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Enfin hier soir la tempête a éclaté sans prévenir. Un peu de vent et le ciel a éclaté. On aurait vraiment dit qu'il s'ouvrait pour déverser toute l'eau emmagasinée pendant des mois. Le tonnerre explosait, la pluie sur le toit de l'hôtel nous assourdissait. On se demandait presque si l'hôtel allait tenir.

J'aurais aimé être sur le marché pour pouvoir regarder la tête des gens, se précipitant pour ranger leurs affaires, mais tellement heureux de l'arrivée des pluies, c'est la vie ici.

 

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La température est descendue pendant la nuit. Peut être même jusqu'à 20°, nous sommes en plein hivernage après. Nous restons en T-shirt, en savourant le plaisir d'avoir froid, et de pouvoir enfin sortir le pull que nous avions amené « au cas où ». Notre ami Auguste arrive, il grelotte.

 

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Les douches en plein air sont un moment inoubliable. Il faut d'abord puiser l'eau au puits pour remplir les seaux. Ensuite nous nous « isolons » dans les petits cabines en brique, à ciel ouvert. Il n'y a pas de trou, juste un petit écoulement à travers le mur. Nous versons l'eau avec une petite tasse, en nous parlant par dessus le mur, sous le soleil. Une tête apparaît de l'autre côté du mur : quelqu'un est aux toilettes. Ca va ? Ouais ouais et vous, bonne douche ?

Nous nous lavons en regardant le coucher de soleil sur le paysage, les gens dans les champs, le petit village.

 

 

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23 octobre 2014

Chroniques de là bas #6 : quand l'appétit va tout va

Première rencontre avec le médecin du dispensaire. Il va quitter le centre hospitalier car il n'est pas d'accord avec le système qui fait qu'une personne qui n'a plus l'argent nécessaire est obligée d'arrêter son traitement. Il veut instaurer un système de forfait je crois.
 

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Ce matin j'étais à l'hôpital pour suivre la visite du Dr Y. en pédiatrie.

Bien sûr, les chambres individuelles n'existent pas. De 4 à 10 paillasses dans chaque pièce. Qui dit hospitalisation des enfants, dit également hébergement des mamans, qui ont parfois d'autres enfants. Nous disons donc 4 paillasses, 2 étagères, 1 ventilateur, 4 mamans, 6 enfants dont 4 malades, et les tapis sur lesquels dorment les mamans. Et les visiteurs.

Scènes de vie, tranches de misère.

- Cette femme est séropositive, elle a choisi l'allaitement artificiel pour ne pas contaminer son bébé, mais son bébé ne grandit pas depuis 5 mois, elle n'a pas assez d'argent pour lui acheter à manger, parce que son mari est mort, et la belle-famille lui a tout pris.

- Cette femme a 19 ans. Elle n'a pas eu le droit de sortir pendant sa jeunesse par peur du SIDA. Puis elle a été donnée à un homme qui avait déjà une femme. Il est séropositif. Maintenant elle est séropositive et son bébé aussi.

- Cet enfant est déshydraté. On a dit à sa mère de lui donner à boire, elle ne l'a pas fait. Elle veut des solutés pour son enfant mais elle n'a pas l'argent pour payer. Pour les gens l'eau n'est pas un médicament.

- Cette femme a la jambe toute gonflée, elle a une nécrose osseuse. Cela fait des mois. Si elle était venue plus tôt, ça aurait été moins grave, ça aurait couté moins cher et elle était sûre de guérir. Mais les gens ne veulent pas aller à l'hôpital parce qu'il faut payer. Du coup maintenant il faut qu'elle se fasse opérer, ça va lui coûter encore plus cher et elle n'est pas sûre de guérir.

- Nous retrouvons sa gamine un peu plus loin, squelettique, sous oxygène.

Y. s'énerve. Qui sont ces maris ? A quoi servent-ils pour laisser leurs femmes et leurs enfants finir dans cet état ?

- Cet enfant a 1 an. A vue d'oeil il pèse 4kg. Un squelette minuscule, une petit tas d'os, recouvert d'une peau trop grande, le tout attaché à une grosse tête bandée, avec de grands yeux qui n'ont plus la force d'être expressifs.

 

Là, si j'avais pu, j'aurais inséré une photo d'un gamin squelettique avec un Kwashiorkor et des mouches dans les yeux. L'image qu'on voit un peu partout et qui vend bien l'humanitaire.

J'ai l'impression qu'en voulant décrire ce que j'ai vraiment ressenti, je suis tombée à fond dans le cliché. Mais ce voyage était une plongée dans les clichés. C'était tout ça. C'était des gamins cachectiques portées par des femmes en boubou colorés. C'était la misère et la famine. C'était l'une des régions les plus pauvres et les plus désertiques du pays. C'était comme à la télé. C'est peut être ça qui m'a le plus surpris. Je voulais voir comment c'était en vrai, ben en vrai, c'est vraiment ça.

 

La plupart des gamins sont là pour dénutrition, ou parce qu'ils n'ont pas l'argent pour acheter les médicaments. Parfois Y., énervé d'être si impuissant, paye lui-même les médicaments ou les tri-thérapies. Parfois aussi, quelque occidental de passage compatit et paye pour le traitement de quelqu'un.

J'admire le Dr Y. Après avoir fait toutes ses études en France, il aurait pu y rester et avoir un bon salaire. Mais ici c'est son pays et il est plus utile ici. Et c'est incroyable de voir avec quelle impuissance et avec quelle rage il se bat encore et toujours, tous les jours, depuis des années. On pourrait penser qu'au bout d'un moment on se blase, on baisse les bras. Pas lui. Il dit que pour être médecin ici, il faut vraiment avoir la vocation et être fort.

Avant, avec l'aide de différentes assos, il arrivait à tenir un stock de médicaments qu'il revendait au prix d'achat.Avec l'argent, il rachetait d'autres médicaments. C'était un service social, ça revenait moins cher aux gens. Mais on leur a dit que c'était illégal, on pensait qu'ils se faisaient du bénéfice dessus. Depuis Y. est obligé de donner les médicaments, et ne peut maintenir son stock que grâce aux dons, dont les nôtres. C'est pourquoi pour son dispensaire il veut instaurer un forfait hébergement + Nourriture + médicaments que les patients payeront à leur arrivée.

 

Le dispensaire sur lequel nous travaillions à l'époque, à lessiver puis vernir les murs, a effectivement ouvert ses portes dans les mois qui ont suivi, prenant en charge les enfants souffrant de malnutrition, avec des consultations à prix réduits, et un forfait hospitalier unique quelque soit les traitements ou examens faits. Il fonctionne toujours avec l'aide de nombreuses associations françaises entre autre. Nous n'avons qu'apporté une petite pierre à l'édifice. Mais une pierre quand même.

 

Je les admire de continuer à se battre alors que tout se ferme toujours devant eux, que les obstacles se dressent les uns après les autres.

Si tous les médecins pouvaient garder la même mentalité : ça ne sert à rien d'être payé si on n'arrive pas à sauver des vies, si les gens meurent. Les gens qui l'acceptent n'ont pas de consience. C'est une mentalité que l'on a presque tous étudiants mais que beaucoup perdent...

 

STOOOOOP

 

HEU...

 

Alors ouais, j'ai écrit ça. Je me suis un peu étranglée avec ma salive en me relisant quand même. Mais ça m'a permis de réfléchir à ma vision de mon métier, et son évolution.

C'est mignon de me lire, et cette mentalité, je ne dirais pas que je l'ai perdue. Mais... mais celle qui a écrit ça ne connaissait ni la vie ni le métier, encore.

C'est mignon, mais ce n'est pas vraiment réaliste. Si je ne devais être payée que quand je sauve des vies, autant dire qu'avec ma spécialisation en rhumes et bouchons d'oreille, je serais rapidement à la rue. [Aparté avant qu'on ne me fasse la remarque : évidement que j'ai un peu plus de considération pour ma spécialité que ça hein] Oh j'ai ptet déjà sauvé une vie. J'espère. Je sais pas en fait. J'ai aidé des gens en tous cas.

J'ai pris en charge des gens mourant, aussi. Et je n'ai pas cherché à les sauver, juste à les accompagner vers la mort, pare que c'est ça aussi mon boulot. Alors si "ça ne sert à rien d'être payé si les gens meurent"... bon.

Je n'ai jamais refusé de soigner quelqu'un qui ne pouvait pas payer, mais je considère aussi que j'ai le droit d'être payée pour mon boulot. Là je pourrais partir sur des discussions beaucoup plus longues sur le rapport des médecins à l'argent, le rapport des médecins aux patients sur l'argent et inversement, le rapport de la société à l'argent supposé gagné des médecins-ces-nantis. Bon je pourrais m'auto troller sur rue89 en disant que quand même nous en France on n'a pas la vocation et on fait ça pour le fric alors que lui... Je pourrais.

C'est faux bien sûr, mais il n'empêche que niveau sacerdoce, lui il se pose là. Et je ne suis effectivement pas sûre qu'en vieillissant, et en travaillant dans les mêmes conditions que lui j'aurais gardé cette volonté. Je l'espère et je me plais à le croire (comme je me plais à croire que je suis l'alter ego de Lara Croft) mais au fond, je n'en sais vraiment rien.

 

 

Posté par docmam à 22:45 - - Commentaires [1] - Permalien [#]