Stétho, Marmots, Dodo et autres petits bobos...

23 juin 2014

Lara Croft aussi se cache pour pleurer

Quand j'étais petite, je voulais être Lara Croft.

 

Pas seulement pour être gaulée comme une bombasse et avoir de gros seins (et heureusement, parce que ça serait un gros fail). Mais parce que je me voyais comme une femme forte, une baroudeuse qui n'a peur de rien et qui est capable de réparer un tank avec un trombonne et un bout de ficelle pour sauver le monde.

Je voyagerais dans tous les pays du monde, m'adaptant sans soucis à toutes les conditions de vie, parlant toutes les langues, et intégrée naturellement à une population qui m'accueillerait à bras ouverts.

En tant que médecin qui sait tout faire, j'irais dans les pays en guerre sauver les gens, et me révolter contre l'oppresseur des populations démunies quel qu'il soit.

J'aurais des enfants bien sûr, plein, 5 ou 6 au moins, qui me suivraient dans mes périples, loin des sentiers battus, ils apprendraient la vie la vraie, ce serait des mini baroudeurs en herbe, élevés loin d'une société de consommation superficielle, qui connaitraient les vraies valeurs de la vie.

J'aurais un amoureux aussi bien sûr, probablement le père de mes enfants (mais petite je ne réfléchissais pas à ce genre de détails) que je ne verrais pas souvent parce que je serais trop occupée à sauver le monde, et lui aussi probablement, mais ça ne gênerait aucunement notre vie de couple, et nos retrouvailles épisodiques seraient d'autant plus torrides.

J'aurais acheté une vieille maison en ruine comme pied à terre, que j'aurais retapée de mes mains et décorée avec goût, pendant mes heures de repos.

Avec tout ça, je n'aurais pas besoin de beaucoup d'heures de sommeil, et de toutes façons je m'accommoderais de tout. Je serais toujours fraîche et dispose, jamais énervée, sauf contre les vils oppresseurs, et de toutes façons dormir c'est pour les faibles.

 

Voilà comment j'imaginais ma vie, jusqu'à il n'y a pas si longtemps. C'est pas facile d'admettre qu'on n'est pas Lara Croft. Et pas seulement à cause de la profondeur du bonnet.

 

J'ai voyagé, dans plusieurs pays, et je m'adapte à toutes les conditions, sauf qu'en fait souvent il fait trop chaud, ou trop froid, et qu'avoir des vraies toilettes c'est bien, et niveau bouffe aussi je m'adapte à tout mais pas trop longtemps quand même. Voilà, franchement je peux vivre à la dure sans soucis, sauf qu'en fait je crie et je pleure quand je trouve une araignée dans ma baignoire.

J'aime marcher, je fais des trecks et tout. Mais pas trop vite, et pas trop longtemps, et faut pas que j'oublie ma Ventoline non plus.

Je suis médecin, mais je sais pas tout faire, et je sais pas ce que j'irais foutre dans un pays en guerre, et quelles compétences supplémentaires je pourrais apporter à un pays quelconque. Je vois des gens qui ont des infections urinaires, des nez qui coulent et la gorge qui gratte. Je sais pas opérer des gens en urgence pour des plaies d'armes à feu. Je fais même pas de plâtres.

Je me révolte toujours contre les méchants, mais pas trop fort, et puis c'est pas si facile de comprendre qui sont les méchants dans l'histoire, et puis si ça se trouve ils ont pas trop le choix et ils sont pas si méchants que ça.

J'ai des enfants, deux, et ils me suivent, des fois. Sauf qu'en fait je me sens déjà débordée avec deux. Sauf qu'en fait mon parcours du combattant à moi c'est de trouver une nounou, et d'arriver à les poser à peu près habillés le matin sans arriver (trop) en retard au boulot. Sauf qu'en fait des fois j'aimerais bien pas les avoir dans les pattes pour picoler avec mes potes baroudeurs et nous raconter nos sauvetages du monde ; et puis même si c'est des mini-baroudeurs, ben faut quand même penser à trimballer les couches ; pis en fait les potes baroudeurs ils ont pas forcément envie de se coltiner tes mômes tout le temps non plus. Ils apprennent la vraie vie, et les vraies valeurs, sauf qu'en fait ils font quand même des caprices en se roulant par terre pour avoir le verre Hello Kitty à table.

J'ai un amoureux, c'est même le père de mes enfants, et je ne le vois pas souvent, parce qu'on essaie de sauver le monde - enfin un petit bout du monde - enfin 2-3 personnes ptet. Et ben en fait nos retrouvailles sont pas si torrides, et l'absence de l'autre ne stimule bizarrement pas tant que ça notre vie de couple.

J'ai pas acheté une vieille maison en ruine à la campagne. J'ai acheté une maison neuve, un peu à la campagne, mais pas trop loin de la ville non plus, genre à 500m, pis en plus à la campagne les araignées sont grosses ;  où il n'y avait qu'un peu de peinture à faire. Ce que je n'ai pas fait.

J'ai pas beaucoup d'heures de sommeil, et je ne suis jamais fraîche et dispose à moins de 9h par nuit. Je m'énerve parfois souvent, pas spécialement sur l'oppresseur des pauvres opprimés, mais sur mon mari-qui-a-pas-mis-son-bol-dans-le-lave-vaisselle, ma fille qui-traîne-encore-en-culotte-alors-que-ça-fait-trois-fois-que-je-lui-dit-de-s'habiller et surtout contre moi qui suis incapble de garder une maison à peu près propre ou de prendre le temps de repiquer les fleurs dans la jardinière.

Le soir, je ne débouche pas une bonne bouteille avec des potes après un bon repas. Des fois je débouche une bouteille de bière que je sirotte toute seule sous un plaid, ou des fois je m'enferme un peu plus longtemps que nécessaire dans les toilettes pour pleurer un peu, et parce qu'ici au moins personne ne se plaint d'avoir mal à l'oreille, de pas vouloir manger ses haricots ou d'avoir fait caca dans sa couche. Et encore, les toilettes ne sont plus le lieu sacré de la tranquilité comme je l'espèrais.

Je ne répare pas des tanks, et je déborde déjà de fierté quand je change mes essuis-glaces toute seule ou que je pose du parquet.

 

Non je ne suis pas Lara Croft. J'ai accepté que je ne peux pas tout faire dans la vie. En tous cas pas tout en même temps. Il y a des choix à faire, et qui sait...

Je ne serais jamais ce médecin qui sait tout faire (et qui sait bien le faire) mais dans quelques années je peux être un médecin qui fait des échographies, des sutures, des infiltrations ou des missions à l'étranger. Il suffit que je fasse ce qu'il faut pour.

Mes gamines dorment dans des vrais lits et le plus important pour elles, c'est de pouvoir regarder la Reine des Neiges au moins une fois par semaine, mais je pense que ça n'empêche pas qu'on les abreuve d'amour et de valeurs importantes pour nous. Elles ne découvrent pas le monde dans un coin de sac à dos ; elles le découvriront petit à petit, à leur rythme, et ptet dans une chambre d'hôtel avec option baignoire à bulles.

Je ferais ptet un treck sous assistance respiratoire.

J'irais même peut être un jour changer la chambre à air de mon vélo qui attend depuis 4 ans maintenant.

 

Je sais que je sauve le monde d'une autre manière. D'une manière un peu plus discrète, un peu moins tape-à-l'oeil, un peu plus dans l'ombre, beaucoup moins reconnue aussi.

 

Je ne sais pas si Lara Croft sait écouter, soigner et accompagner cette jeune mère de famille qui se fait tabasser par son conjoint après avoir avoir enfermé ses gosses en larmes dans la salle de bain pour les protéger.

Pas sûre que Lara Croft sache obtenir un scanner cérébral en urgence.

J'aimerais voir Lara Croft se démerder face à Tétarde quand elle a décidé coûte que coûte de mettre sa robe d'été - celle qui tourne - par -10°C.

J'aimerais voir Lara Croft essayer de joindre quelqu'un - de compétent - qui veuille bien lui rembourser les sommes perçues en trop - à l'URSSAF, sans lui coller son gros calibre sous le nez au bout de 20 secondes.

Lara Croft est pétée de tunes et a hérité d'un manoir gigantesque rempli de gens à son service. Ce qui est loin d'être mon cas.

J'aimerais voir Lara Croft supporter au quotidien un mec qui fait DEUX thèses.

Tiens j'aimerais bien voir Lara Croft garder un mec même, avec sa vie complètement instable et dissolue.

 

 

C'est pas facile d'admettre qu'on n'est pas Lara Croft, que certaines choses ne sont pas réalisables, pas réalistes, qu'on a des limites et des faiblesses.

C'est pas facile de reconnaître les défis, les combats et les victoires qui se cachent dans notre quotidien, qui ne paraissent rien mais qui sont si importants.

C'est pas facile de savoir ce qu'on veut, de faire des choix (avoir des gros seins ? Faire le tour du monde ? apprendre à réparer un tank ?) mais une fois qu'on le sait, on peut se donner les moyens d'y arriver.

 

Et puis soyons honnêtes, Lara Croft elle fait bonne figure devant la caméra ou dans la console, mais dès qu'on éteint l'écran, je suis sûre que Lara Croft aussi, des fois, elle se cache pour pleurer.

 

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30 avril 2014

Sérénité

J'ai 11 ans. Je suis en 6ème. Comme tous les jours je vais au collège à pied. Ce n'est pas très loin de chez moi, il suffit de couper par ce petit chemin qui longe la rivière, quelques marches et on arrive en face du collège. Sinon il faut faire tout le tour jusqu'au rond point et revenir, ça rallonge drôlement, ça serait vraiment bête.

D'habitude je vais au collège avec Aurélie, elle habite pas loin de chez moi, mais aujourd'hui j'étais en retard, elle était déjà partie. J'arrive au niveau du petit chemin, je jette un coup d'oeil pour en voir le bout. Je regarde un instant mes pieds. Je respire un grand coup et j'y vais. C'est vraiment ridicule de faire le tour, et puis je suis déjà en retard. Hop j'avance je passe et je suis arrivée voilà, c'est tout.

En arrivant en bas des marches je les entends rigoler, j'ai une boule au fond du ventre. Comme tous les matins, et les midis, et les soirs, il y a Paul et ses copains qui squattent le haut des marches. Je baisse la tête, je me cache derrière mes cheveux. Si je ne les regarde pas dans les yeux peut-être qu'ils ne verront même pas que je passe. Je monte les marches les unes après les autres, j'arrête de respirer, parce qu'ils se retrouvent tous ici pour fumer, et ça pue. Ils ne se poussent même pas quand je passe, je dois presque les enjamber, mon coeur bat à toute allure. Une main se tend vers mon visage, une cigarette  "Vas-y, tu veux tirer ?" Je fixe cette main, avec cette cigarette. Je ne réponds pas, je passe encore plus vite. Ils rigolent encore plus fort.

 

Ca y est, je suis passée. Je souffle. Il ne s'est rien passé. Il ne s'est jamais vraiment rien passé en fait. Paul et ses potes sont en 5ème, 4ème peut être. Des grands quoi.

 

Dans les couloirs du collège, Cathy me bouscule. Elle s'excuse bruyament. Elle ne l'a pas fait exprès. Nous savons toutes les deux que c'est faux. Je ne réponds pas et je rentre en classe. Elle s'asseoit derrière moi.

"Hey, psssst, tu veux pas sortir avec Julien ? Il a dit qu'il était d'accord !!! Mais si j'te jure." Julien est plutôt mignon, mais ça sent le coup fourré. Je secoue la tête négativement. Ca m'étonnerait de toutes façons. Qui voudrait sortir avec une grande asperge comme moi, une intello première de la classe avec ses grosses lunettes en plastique et son appareil dentaire ?

Je sens quelque chose derrière moi, Cathy est en train de frotter mon dos avec une règle, dans le but de dépister la présence d'un potentiel soutien-gorge. L'absence constatée, je l'entends pouffer de rire avec Laure.

Laure, c'était ma meilleure amie jusqu'à il n'y a pas longtemps. Jusqu'à ce qu'elle décide qu'elle ne serait plus mon amie, et qu'elle me pourrisse la vie. Aujourd'hui, j'ai encore passé une demi-heure à chercher mes affaires qu'elles avaient cachées, retenant les larmes dans mes yeux pendant qu'elles ricanaient en me regardant.

 

Mais la journée est bientôt finie, je vais me dépêcher de sortir, comme ça je pourrais passer par le petit chemin avant que Paul et sa bande ne s'y installe.

Le collège ça ne dure que 4 ans. 4 ans à pleurer certes.

 

- - - - - - - -

 

J'ai 30 ans. Je viens de m'installer à TrouVille, le patelin de mon enfance. Je suis mariée, j'ai deux enfants, je viens d'acheter une maison. Cette année, c'est mon année.

Oh c'est pas facile tous les jours, loin de là, des disputes, de la fatigue, des crises de nerfs, des doutes... mais au fond de moi, il y a comme...

de la sérénité.

 

Je vois en consultation Mr R.

Il vient pour des douleurs abdominales, c'est assez récurrent, et une grosse fatigue. Faut dire, il a beaucoup de boulot. Enfin il ne va pas se plaindre, ça marche bien, c'est déjà ça. Il vit seul, depuis que sa femme est partie. Ses deux enfants sont grands maintenant, ils ne vivent plus là non plus. Je vois un homme fatigué par la vie, peut être pas très heureux.

A la fin de la consultation, un peu timidement, il me demande si je veux bien être son médecin traitant, maintenant.

 

J'ai également vu Mr F. qui venait pour remplir un certificat MDPH. Son handicap, je le vois d'emblée, c'est cette main difforme, suite à un grave accident dans l'enfance. Multiples opérations, douleurs, rétractations. Avec ses deux moignons de doigts, il garde la possibilité d'une pince, pour attraper les objets. Nous prenons le temps de faire le tour de son handicap et de ses limitations. Il en a peu, à dire vrai. Il a toujours très bien fait son boulot, depuis l'enfance il a appris à compenser. D'ailleurs il monte sa propre boîte, avec l'aide de l'agefiph, et c'est pour ça qu'il a besoin du dossier. Ca a l'air d'être un chic type, j'espère que ça va marcher, il le mérite. En rigolant, il me propose ses services quand sa boîte tournera. Pourquoi pas.

 

En garde je vois le petit de garçon de Mme G. Il a quelques mois, le SAMU me l'envoie pour "constipation". Je n'y allais pas avec un grand enthousiasme, une constipation depuis hier hum... ça ne sent pas l'urgence vitale. Et en effet, je vois un charmant bébé de 3 mois, gazouillant et souriant. Qui n'a pas fait caca depuis hier matin. Sa mère est inquiète, parce que voyez-vous d'habitude il est réglé comme une horloge. Elle l'allaite exclusivement. Normalement ils vivent en Angleterre, mais là ils sont en vacances chez ses parents, peut être le voyage...?

Ils sont touchants, la partie de moi qui grognait d'avoir été appelée pour "ça" se tait. J'examine, je rassure, j'explique. Tout va bien. Il est magnifique et en pleine forme.

 

 

Si on m'avait dit, il y a 20 ans, que je serais heureuse de revoir le père de Laure R. et que je lui demanderais des nouvelles de sa fille.

Que je serais heureuse d'aider Paul F. dans ses démarches, et heureuse de revoir sa main me tendant, non pas une cigarette, mais sa toute nouvelle carte de visite.

Que je serais heureuse de dire à Cathy G. que oui je la reconnais, que oui moi aussi j'ai des enfants et que je suis heureuse de la voir aussi épanouie avec un aussi beau petit garçon.

 

Les revoir faisait partie de mes craintes en revenant à TrouVille. Au final, il m'ont permis sans le vouloir de faire la paix avec eux, avec mon passé, avec moi même, en fait.

Et là au fond de moi je sens comme...

... de la sérénité.

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22 avril 2014

Mots doux (rs)

"Mais l'Ours arrête là, tu manges avec les doigts directement dans le plat c'est n'importe quoi !

- ben quoi, je fais de la DMP, la diversification mené par le papa."

 

 

dans la série les concepts de l'Ours...

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31 mars 2014

Bref ch'uis allée au bloc.

Un jour, j'ai eu le droit d'aller au bloc.

On m'a emmenée devant le vestiaire.

On m'a dit de prendre une tenue à ma taille, des sabots, un masque, un bonnet.

J'ai pris la plus petite taille, c'était une taille 18.

Le haut tombait aux genoux, et j'ai roulé le pantalon.

J'ai mis des sabots, un masque, un bonnet. Je suis sortie des vestiaires.

Ils étaient tous habillés comme moi.

Je les ai regardés, ils m'ont regardée, je les ai regardés, ils ont regardé mes pieds, je les ai regardés, ils ont chuchoté, ils ont arrêté de me regarder.

 

Ils m'ont dit « ça passe aujourd'hui, elle est pas là, mais ne refait JAMAIS ça »

Elle, c'était pas une infirmière, c'était L'infirmière.

Ça, c'était ses sabots que j'avais aux pieds.

 

Je me suis lavé les mains.

J'ai attrapé la brosse, j'ai touché le mur. J'étais plus stérile.

Je me suis relavé les mains.

J'ai remis mon masque qui tombait. J'étais plus stérile

Je me suis relavé les mains. Jusqu'aux coudes.

Et je suis revenue aux mains. J'étais plus stérile.

Je me suis relavé les mains.

Je suis entrée dans le bloc, les mains en l'air.

Personne ne m'a regardée.

J'ai attendu.

L'interne a dit « habillez l'externe ».

Elles ont soupiré, elles ont posé un tas devant moi.

J'ai attendu. Je l'ai pris. C'était plus stérile.

Elles ont rouvert un paquet. Elles m'ont aidé à m'habiller. J'ai tourné, j'ai touché la table. J'étais plus stérile.

Elles ont rouvert un paquet. Elles m'ont habillée.

On m'a dit « tu te mets là, tu poses tes mains sur le champ, et tu bouges plus »

Je me suis mise là, j'ai posé mes mains sur le champ, et j'ai plus bougé.

Le champ était tout bleu, la peau toute orange, avec une grosse lumière très très brillante dessus.

Il faisait chaud.

Le chirurgien est arrivé, il a ouvert la peau, le sang a coulé.

Il faisait chaud.

Il a ouvert la paroi abdominale. C'était une ischémie mésentérique.

Les intestins étaient nécrosés, ça sentait la bécasse pourrie.

Il faisait chaud.

Je regardé le chirurgien, il avait les yeux très bleus.

Il m'a regardée.

Je l'ai regardé.

Il m'a regardée.

Je l'ai regardé.

Il a crié « attrapez l'externe »

Ils ont attrapé l'externe, mais j'ai fait attention de rien toucher parce que j'étais stérile.

Ils m'ont tiré en arrière. J'ai gardé les mains contre moi, et j'ai pas touché la table, parce que j'étais stérile.

 

J'ai ouvert les yeux. Au dessus de moi, 3 anesthésistes et 2 chirurgiens me regardaient.

J'ai entendu la première d'une longue série de « il faut manger le matin ».

 

Bref, j'suis allée au bloc.

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30 mars 2014

Sur le tas

Previously, on retro

 

3ème année, nous avons enfin le droit de faire nos premiers pas dans le grand CHU. Nous allons pouvoir apprendre à faire le café, avoir des reponsabilités (recopier les examens, trouver la radio perdue), intégrer une équipe et collaborer tous ensemble autour du patient pour oeuvrer à sa prise en charge.

 

MOUAHAHA.

 

On nous fera vite comprendre que les externes, et encore moins nous les stagiaires, ne faisons partie de la moindre équipe. Nous sommes là, on nous tolère parce qu'on n'a pas le choix, mais nous sommes avant tout d'horripilants petits glandeurs imbus de leur personne qui thrombosons les couloirs.

Pour le coup, on thrombose oui. Nous sommes ici dans le GRRRAND service de CHIRRRUUURRGIE du GRRRRAND professeur. Une fois par semaine, Dieu fait homme vient faire la visite professorale dans le service. Il est important que la cour soit prête lors qu'il sort de son bureau dont la porte est ornée d'une superbe affiche "Les hommes ont prié Dieu pour avoir des miracles, et Dieu leur envoya les chirurgiens".

S'en suit alors un passage en revue en règle de chaque cas. Ici point de nom, Monsieur est le PAC x 4 de jeudi, Madame la valve mitrale de mardi. Le ponte entre, suivi des sous-pontes, de la cadre qui lutte pour maintenir sa bonne place dans la cour, des assistants-chefs de clinique, des internes - ou du moins de l'interne responsable de la chambre, des infirmières, et - là y'a plus de place dans la chambre - les 10 externes/stagiaires. Le temps qu'on arrive à entrer le ponte était déjà ressorti et nous nous contentions d'un "Bonjour-heu-au-revoir-je-vous-remet-votre-drap" sans avoir rien entendu. Nous avons vite cessé de lutter, et étions pour beaucoup gênés du défilé indécent et restions en général dehors à attendre patiemment, ce qui sera rapidement taxé de manque de motivation à apprendre, d'arrogance, de fénéantise.

Et de thrombose de couloir - y'en a qui bossent merde.

 

Mr P. venait de loin. Il venait de faire 200km depuis son petit village pour venir se faire opérer au CHU, il avait quand même un peu peur, une opération du coeur vous pensez bien. Il était arrivé la veille, et avait bien suivi toute ses consignes, il était à jeun, avait pris sa douche à la bétadine - même que pour les cheveux c'est quand même pas top - et avait mis sa blouse-cul-nul toute propre. Il est tout stressé, et c'est pas les 20 personnes en blouse blanche qui viennent de débarquer dans sa chambre qui le rassurent. Il a plusieurs questions à poser au grand chef mais lui n'en a qu'une - et c'est lui qui pose les questions ici. "Vous êtes allé chez le dentiste ?"

Mr P. balbutie, bredouille, c'est à dire que non, lui c'est pour le coeur qu'il vient et... "Bon il rentre chez lui, on l'opère pas" et le ponte de sortir de la chambre sans daigner répondre aux questions de Mr P. et de son épouse qui croit à une mauvaise blague. Soupirs de certains devant ce bouseux même pas capable de faire son bilan bucco-dentaire avant une opération aussi risquée.

 

Je n'ai pas encore vu d'opération, mais déjà je raye mentalement "chirurgien" de la liste de mes avenirs potentiels, il était pourtant tout en haut.

 

Les chirurgiens, c'est mort, mais les infirmières, y'a encore moyen que ça se passe bien quand même. Si elles sont comme ça, c'est sûrement qu'elles ont eu affaire juste avant nous à un odieux connard, ça peut arriver, mais nous on est sympa et plein de bonne volonté, donc ça va être cool.

Justement, une de mes collègues n'a pas eu la même chance que moi lors de son stage infirmier : ils étaient si nombreux qu'elle n'a pas vraiment eu l'occasion d'apprendre à faire des prises de sang. En voilà une bonne entrée en matière pour prendre contact avec l'équipe. Je la prend par la main et l'entraîne en salle de soins.

"Bonjour, nous sommes stagiaires en médecine, c'est notre premier jour, et nous aurions aimé pouvoir faire des prises de sang... Enfin moi j'ai déjà eu l'occasion d'apprendre mais ma collègue non..."

Notre interruption semble profondément les agacer. "Oui ben les prises de sang c'est le matin à 6h hein, et bon, vous êtes pas là en général..." petit gloussement méprisant.

Je ne me départis pas de mon sourire "oui bien sûr je sais bien, mais ça arrive parfois qu'il y ait un bilan à piquer dans la journée, si vous pouviez passer nous prevenir dans notre bureau si c'est le cas ça serait très gentil"

Devant une telle dose de sourire bright et de candeur, l'infirmière ne peut qu'acquiescer.

Il ne fallut qu'une demi-heure avant de la voir repasser, armée de son plateau à prélèvements, alors que nous apprenions à recopier la natrémie dans la colonne de la natrémie.

Je bondis sur mes pieds. "Elle se fout de nous, allons-y !" Ma collègue, moins rebelle que moi, protesta, et m'enjoignit à rester là à faire ce qu'on attendait de nous, et d'attaquer plutôt la colonne de la kaliémie.

Bien décidée à ne pas me laisser faire, je la pousse dans le sillage de l'infirmière. Elle refermait la porte de la chambre lorsque nous sommes arrivées. Je frappais et entrais. Sourire ultra-bright.

"Pardon, vous nous aviez dit que nous pourrions apprendre à faire les prises de sang, on vous a vu passer, vous avez dû oublier de nous prévenir !"

L'infirmière nous fusilla du regard. "Ah ben moi je veux bien, mais faut ptet demander au patient !" Regard goguenard.

Il est vrai que l'entrée en matière ne mettaient pas spécialement le patient en confiance. "Bien sûr !

Bonjour Monsieur, nous sommes étudiantes en médecine, est-ce que ça vous dérange si c'est ma collègue qui fait votre prise de sang ?"

Regard bienveillant du patient "Mais bien sûr ! Vous savez, moi aussi je suis médecin alors j'ai connu ça, faut bien apprendre !"

 

Ma collègue réalisa avec succès sa première prise de sang. Les infirmières nous détestaient encore plus.

J'avais été prevenue qu'il nous faudrait apprendre sur le tas. Je comprenais aussi qu'il ne suffirait pas de vouloir apprendre, il faudrait aussi qu'on veuille bien nous apprendre.

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13 décembre 2013

Graisse anatomie

Préviously, on rétro

 

Lorsqu'on arrive en médecine, lorsqu'on y arrive vraiment, après le concours, on a immanquablement un pote (ou deux, ou tous) qui s'enquiert d'un air de fascination horrifiée "alors c'est vrai ??? Vous découpez des cadavres ???!!!"

rembrandt_anatomie

Mettons tout de suite les choses au point sur ce mythe :

 

 

Oui, c'est vrai. On découpe des cadavres.

 

Héritage probable d'une tradition où c'était le seul moyen d'apprendre l'anatomie humaine, les travaux pratiques de dissection humaine existe toujours dans la plupart des facs. En tous cas dans la mienne.

Anatomical_theatre_Leiden

 

La première fois... j'avoue que j'y suis allée pleine d'une curiosité morbide, tel le sus-cité pote avide de détails croustillo-sanguinolants. C'était aussi, il faut le dire, les seules fois où nous faisions du concret dans cette année une fois de plus remplie de cours théoriques.

Pour trouver la salle, il suffisait de se laisser guider par l'odeur. Une odeur de mort et de formol, et pour cause. Le sous-sol de l'aile nord de la faculté en est imprégné. Dans les salles sont visées de volumineuses tables de dissection. Elles servent parfois pour d'autres cours et sont nettoyées après chaque exercice de dissection, mais il arrivait quand même régulièrement qu'on y retrouve un bout de tendon ou un amas graisseux oublié dans un coin.

Alors que nous étions déjà sensiblement impressionnés, entre en scène un personnage clé, que nous appelerons le boucher. C'est qu'on ne connaît pas son nom déjà, et ensuite son boulot, ça y ressemble un peu. A savoir stocker des corps, les conserver, et les découper.

Oui parce que techniquement, on découpe plutôt des bouts de cadavres. C'est la pénurie ma pauv' Simone que voulez-vous, le macchabé se fait rare. Dans les faits, un groupe s'occupera du genou pendant que la table d'à côté s'affairera sur le pied. Et faut faire les choses proprement, parce que la semaine d'après, on échange, et celle d'après... ben on fait avec ce qui reste. Difficile de faire un TP correct avec un pied qui marine depuis 3 semaine dans le formol et qui a déjà été découpé dessus, dessous et derrière.

Très vite, les visages curieux et fascinés deviennent donc blasés, et grimaçants aussi. Parce que ça pue. On s'en doutait, c'est confirmé : le bout de cadavre mariné, ça pue. Après quelques années de recul, difficile de trouver un gros intéret de formation à ces dissections, les chairs durcies et décolorées ne ressemblant en rien aux tissus souples, roses, rouges - bref vivants - sur lesquels nous allions officier. Faire une suture sur un bout de carne ou sur le visage d'un enfant, ça n'a tout de même rien à voir.

 

Notre respectable professeur, lui, semblait peu s'en soucier. Il virvoletait au milieu de ses morts, insensible à l'odeur, fourrageant son stylo au fin fond d'un creux poplité, faisant voltiger la graisse, riant de notre dégoût ou de nos hésitations.

 

Je peux sans trop fanfaronner dire que j'aime beaucoup les gestes techniques. Faire travailler mes mains plus que mon cerveau, recoudre des plaies, ponctionner du sang, évacuer du pus, je kiffe.

Mais lorsqu'il a fallu travailler sur la tête, j'avoue que même moi je n'étais pas à l'aise. Difficile de faire abstraction de la brave personne ayant donné son corps à la SIANSSE tout puissante quand sa tête décharnée, décolorée et posée sur la table vous regarde de ses yeux vides. J'étais d'autant plus embarrassée que nous devions étudier l'os sphénoïde (bordayl encore lui) qui - pour information si vous avez la flemme de chercher - se trouve à l'INTERIEUR de la tête, genre environ derrière les yeux.
 Je cherchais désespéremment une porte d'entrée, on sait jamais qu'on nous ait toujours menti et qu'en fait il suffise d'appuyer sur un bouton pour ouvrir la boîte cranienne, quand notre éminent maître arriva vers nous et s'enquit de notre absence manifeste de progression.

"Ben alors...? Faites un volet ! (ma foi à défaut de porte, un volet... heu...)

- un volet ?

- ben oui !" Il attrapa sans ménagement la tête à deux mains, et nous la lançant dessus, il s'exclama en riant

 

"BEN ALLEZ QUOI ! ON FAIT UN VOLLEY !"

 

 

Ma voisine est tombée dans les pommes, moi dans l'abîme profond du désespoir.

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Marre-mots #8

"Maman, moi je veux pas de salade. Pourquoi tu manges de la salade toi ?

- ben... parce que on m'en refourgue tout le temps dans le panier bio pis que c'est pas ton père qui s'y colle c'est bon pour la santé.

- alors si je mange pas de salade...  je vais MOURIR ???

- heu ben non, ptet pas non plus.

- d'accord, ben je veux pas de salade alors."

 

 

Soyons pragmatique.

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28 novembre 2013

Tiens, je t'ai laissé un tiroir.

J'ai 12 ans. Ca fait plusieurs fois que je me réveille la nuit en toussant, depuis quelques mois, mais cette nuit vraiment j'arrive pas à respirer. Comme à chaque fois Mère me donne un verre de lait "pour me calmer". Mais ça ne fait vraiment rien son lait. Je reste assise dans mon lit à me concentrer à chaque respiration pour trouver un peu d'oxygène. Au matin, Mère appelle un médecin et obtient un rendez-vous dans l'après midi. On va quand même pas déranger le médecin de garde et encore moins aller aux urgences, c'est pas dans les habitudes familiales. Je reste somnolente sur le canapé, je respire lentement maintenant, ça me fatigue trop de lutter. L'après midi, le docteur me fait une piqûre dans la fesse dès qu'il me voit. Je ne me souviens pas de la douleur, juste de la sensation libératrice de l'air qui arrive à flots au fond de mes poumons quelques minutes après. Il me montre un appareil de salbutamol et m'explique comment m'en servir désormais.

 

 

J'ai 19 ans. Je suis fatiguée. Enfin c'est ce que je dis à mon père. Fatiguée de tout en fait. Je pleure quand on ne me voit pas, je n'ai envie de rien. Pourtant j'ai eu mon concours, je suis en troisième année maintenant, tout va bien dans ma vie hein. Je crois que mon père a bien compris de quelle "fatigue" je parlais. Il me pousse à aller voir un médecin, qui touche sa bille en "fatigue". Il ne dit que quelques mots, et là je lui raconte plein de choses je sais même pas pourquoi, je lui parle de ma fatigue, de mon mec, de mon envie de rien. Je reste un moment, il m'écoute, me donne quelques conseils, me dis de revenir si besoin. Je n'aurais pas besoin.

 

 

J'ai 20 ans, je bosse comme aide soignante la nuit dans une maison de retraite. Je me suis fait mal au dos en soulevant un résident. Je suis allée voir un médecin à GrosseVille qui m'a arrêté 3 jours. Puis je suis allée voir un autre médecin à TrouVille, il est un peu rebouteux je crois, il m'a remis le dos en place. M'enfin pour l'instant j'ai toujours mal, je me bourre de Di-Antalvic mais je ne suis soulagée que 20 minutes alors je dois en prendre un peu trop. Du coup je suis un peu dans le gaz, j'ai même vomi. Et je peux pas retourner bosser, du coup je vais un troisième médecin pour prolonger mon arrêt. Qui fronce les sourcils et trouve un peu chelou mon histoire de dos. Ceci dit je veux juste un arrêt pour aujourd'hui après je reprends le boulot. Il me fait uriner dans un flacon malgré mes protestations.

Et il finit quand même par me faire mon arrêt de travail. Et une ordonnance pour soigner ma pyelonéphrite.

 

 

J'ai 22 ans, je suis externe en 5ème année et je vais faire un stage chez un médecin généraliste. En théorie, ça devrait faire 10 ans que tous les externes en font. En pratique, il est ouvert à quelques 4ème années depuis cette année seulement. Pas à moi. Seulement dans 1 an je suis sensée décidé de ma spécialité et pour l'instant c'est flou. C'est pas que rien me plaît, c'est plutôt l'inverse. Tout me plaît. Mais me cantonner à un seul organe ça me frustre un peu. Y'a bien la médecine interne qui me botte, on voit un peu de tout, mais enfin surtout des maladies zarbi, et doser les anticorps-anti-poils-de-couille à tout le monde bof... mais le côté recherche du diagnostic ça ça me botte. La médecine générale pourquoi pas, mais si c'est pour soigner des rhumes toute la journée sans façon... Alors je demande une dérogation à la fac. Pour en avoir le coeur net. Et je vais faire un stage chez un médecin généraliste. Juste une semaine, mais ça sera déjà ça.

Et je ne vois pas de rhume. Faut dire, on est en été. Je vois des gens qu'il suit pour des cancers, du diabète, de l'insuffisance cardiaque, des scléroses en plaque. Ca va de la dermato à la proctologie. Du physique au moral. Il va prendre une heure pour discuter avec cette famille dont le père vient de se pendre, cette nuit. D'ailleurs, c'est lui qui est allé constater le décès pendant sa garde.

Et puis on va à l'hôpital local. Ah tiens, on peut aussi bosser en hôpital alors en médecine générale. On boit le café avec l'équipe, on discute de la rééducation de telle patiente, et des aides à mettre en place pour que son retour à domicile se passe bien. Il y a aussi cette dame qui a fait un malaise juste devant son cabinet et qu'il hospitalise directement pour la journée pour faire un petit bilan. Prise de sang, ECG, repos, elle ressort dans l'après midi.

Et ce monsieur, qui vient d'arriver du CH de GrosseVille. En soins palliatifs me dit-il, mais il ne le sait pas encore. Il va falloir lui annoncer son cancer, et que c'est inopérable. Ah ben ça je connais, item 1, annonce d'une maladie grave. Donner des infomations claires, respecter les croyances du patients, ne pas le juger, avec empathie toussa.

"On va y aller progressivement" me dit-il. Dans ce premier entretien, il y a eu beaucoup de silence. Et peu de choses ont été dites. Le médecin est ressorti en disant juste "je repasserais demain, si vous avez des questions je suis à votre disposition". "Il faut qu'il soit prêt à l'entendre" me dit-il encore. Le lendemain le patient a commencé avec un hésitant "vous m'aviez dit que si j'avais des questions..." je suis sortie de la pièce, et les mots on commencé à être dits.

J'ai terminé cette semaine avec le sourire. Ca y est, j'étais sûre de ce que je voulais faire maintenant.

 

 

J'ai 26 ans, je suis interne en médecine générale. Je fais un stage en autonomie chez un médecin généraliste. Progressivement il me laisse travailler seule, jamais loin si besoin. Et nous discutons de mes doutes, de mon ressenti. Il m'explique le libéral, on cause d'argent, sans tabou. Il me parle de Prescrire. De l'attitude à adopter face aux incertitudes de la sciences, aux changements des recommandations. De savoit être humble face à nos connaissances. Mois après mois je prend confiance, je perd petit à petit la boule au ventre que j'avais face aux patients. Je (ré)apprend à aimer mon métier que 3 ans d'internat m'avait fait presque haïr.

 

 

J'ai 29 ans, j'ai envie de me poser un peu. Oh non pas l'installation, pas encore. Un jour. Mais là, juste avoir un planning stable, mon bureau, mes affaires, bosser comme j'ai envie, à mon rythme à moi, pouvoir suivre un peu mes patients. Mais pas l'installation non, et puis si on est amenés à partir hein... Et puis un médecin me propose une collaboration. Au rythme qui me convient, pas trop loin de chez moi. Installée mais libre de partir si nécessité. La proposition en or. Je n'hésite que quelques jours avant d'admettre que je ne peux pas refuser.

 

 

Tous ces médecins ont compté dans le parcours du médecin que je suis devenu. Il y a en eu d'autres bien entendu. Parce que tous ces médecins, c'était Gérard. On pourrait croire qu'il a beaucoup influencé mes choix, et pourtant pas tant que ça. A 18 ans, quand j'ai eu mon concours, Gérard, mon voisin médecin me félicite. Puis il calcule en souriant que ça tombe pile poil, je serais sur le marché quand il approchera de la retraite, et que vu la moyenne d'âge des médecins, il y aura largement de la place pour moi à ce moment là. Je souris poliment en pensant intérieurement que les poules auront des dents avant que je revienne à TrouVille m'installer comme généraliste juste à côté de chez mes parents.

 

 

Alors quand Gérard m'a aidé pour mes démarches, qu'on a rangé son cabinet et qu'il m''a dit "tiens je t'ai laissé un tiroir pour tes affaires" j'ai souri, et j'y ai posé mon sthétoscope.

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14 novembre 2013

Marre-mots #7

"Papa en fait je veux plus faire docteur, quand je serais grande je veux etre pompier comme toi !

- Ah oui ? Et tu sais ce que ca fait comme travail un pompier ?

- ça ramasse des gens.

- ..."

 

 

Elle a tout compris cette petite.

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10 novembre 2013

Les adieux

"Oh...

- ... oui je suis désolée mais il fallait que je prenne une décision...

- Ah. Bon. J'aurais dû... j'aurais dû te proposer plus tôt, je...

- Non non, je... Il ne faut pas culpabiliser ça n'aurait rien changé...

- Ah oui. Tu serais partie dans tous les cas alors.

- Oui c'est mieux, je ne pouvais pas continuer comme ça.

- Oui je comprend. Tu ne reviendras plus alors.

- Non. Désolée.

- Tu... tu donneras de tes nouvelles ? Tu enverras des photos des enfants ?

- Oui bien sûr.

- Bon... ça va pas être facile pour moi mais... Bonne continuation alors. Je te souhaite plein de bonnes choses.

- ... merci."

 

Moment de flottement quand je raccroche. Je tripotte le téléphone.

 

 

 

"Bon ben... heu... j'ai préparé mes affaires je vais y aller.

- ah oui d'accord ça a été ? Tu n'as pas eu besoin d'aide ?

- non non c'est bon merci. Je... heu... je te rend ma clef.

- ah oui. Oui c'est vrai. Bien sûr."

Il prend la clef, la garde en main, la regarde et la tripotte machinalement. Je la regarde aussi.

"Ben... merci pour tout en tous cas.

- ben de rien je... c'était sympa.

- oui vraiment. Et ils t'aimaient bien, tous, tu vas leur manquer aussi.

- arf heu... oui. C'est gentil. Je... j'espère que tu retrouveras quelqu'un...

- oui... ben... au revoir alors. A bientôt peut être, on se recroisera ?

- oui sûrement. Au revoir."

 

Ca fait quelque chose quand même. On efface pas 3 ans comme ça. 3 ans durant lesquels j'ai grandi, muri.

J'espère vraiment qu'il retrouvera quelqu'un. Mais je sais aussi que ça ne sera pas facile.

 

 

 

Parce que BledPaumé, c'est à 40 minutes de GrosseVille, et que GrosseVille c'est déjà à 1h30 de CHUCity. Alors bon, les remplaçants ne vont pas trop jusque là. Je ne leur jette pas la pierre, pourquoi le feraient-ils alors qu'il y a déjà pléthore d'offres de remplacements à CHUCity, et que GrosseVille est encore plus en pénurie de médecins que les campagnes environnantes ?

Une dernière fois je suis allée manger chez Dédé. A BledPaumé il n'y avait qu'un restaurant. Un peu ringard, depuis 3 ans que j'y vais c'est toujours le même CD qui passe en musique de fond, mais bon il est là, alors la Ginette en moi se faisait un devoir de ne pas se faire à manger et de se faire servir de soutenir l'économie locale en allant y manger une fois par semaine. Le midi, il avait surtout des allures de cantine, accueillant tous les ouvriers en chantier dans le coin, qui venaient prendre le menu du jour avec un pichet de rouge. Je prenais aussi le menu du jour, mais sans le pichet de rouge parce que bon quand même.

Depuis peu Béné avait repris le vieux café/PMU/resto  qui était en face et offrait un menu du jour 50 cents moins cher. Dédé s'était empressé de s'aligner en baissant élagement le prix de son menu. Afin de partir la consicence tranquille de toute injustice et parce que l'Ours a bouffé mon repas du mardi lors d'une fringale nocturne le lundi soir, j'ai mangé chez chacun d'entre eux cette dernière semaine.

 

Sur la route qui traverse le BledPaumois, puis le TrouVillois, je prend une dernière fournée des paysages buccoliques que j'aime tant.

En traversant les hameaux, je me remémore tous ces patients dont tiens-j'aurais-bien-aimé-avoir-des-nouvelles. Savoir si Mme Deschamps a pu rester chez elle jusqu'au bout. Si la grossesse de Samia s'est bien passée, si ça se passe bien chez elle. Si c'était bien ce que je suspectais, chez Untel. Si le traitement a marché, chez Unetelle.

Je l'aime cette route, même si j'étais la première à râler quand je me farcissais les 40 km de virages verglassés en pleine nuit l'hiver.

J'aimais le lever du soleil sur le sommets des collines, quand les vallées étaient encore baignées de brouillard. Puis je pestais de devoir rouler dans ce même brouillard.

J'aimais partir en visite sur des routes qui ne méritent même pas ce nom, visiter des fermes dans des lieux dits inconnus de tous et surtout du GPS. Puis je pestais de me retrouver une fois de plus coincée derrière un tracteur.

J'aimais me sentir vraiment utile, loin de tout. Puis je pestais de gérer le choc anaphylactique toute seule avec ma bite et mon couteau mon ampoule d'adré et mon tensiomètre.

J'aimais bosser loin de la ville. Puis je pestais de récupérer encore une fois les filles à point d'heure chez la nounou, de ne les voir que pour les mettre au lit, et de passer ma soirée à essayer de rattraper les machines en retard.

 

Je m'arrète au bord de la route pour immortaliser les nuages curieusement accrochés au col du Joli Bois, du coté de TrouVille.

2013_10_18_12

Une dernière fois je me mords la lèvre, en repensant à cette médecine de campagne que je ne ferais plus vraiment. Ou différemment. Puis je me répète une fois de plus la liste de toutes les choses qui font que c'est mieux comme ca.

Oui c'est une bonne chose.

 

C'est mieux comme ca.

 

 

Posté par docmam à 17:08 - - Commentaires [6] - Permalien [#]



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