On est tous passé par là, par les urgences. Au moins un peu. Pour ma part ce fut mon premier stage, et ma première claque.

Non pas parce que c'est dur de voir les gens souffrir, de côtoyer la mort ou la sang; ça ça va, j'arrive à gérer.

 

Mais quelques mois ont suffit pour balayer tout ce que j'avais pu trouver de beau à mon métier. En quelques mois, j'étais déjà à la limite du burn out, interne aigrie à l'intérieur, parfois en larmes le soir, me demandant juste ce que je foutais là.

Moi qui croyais faire ce métier pour – mouarf mouarf mouarf - « sauver des vies » ou aider les gens, je passais 50% de mon temps au téléphoner à chercher des lits d'hospitalisation, 25% du temps à chercher un chef pour m'aider et 24% du temps à me faire engueuler parce que ça faisait longtemps qu'on attendait, parce que ça faisait 3 fois qu'on venait et que ça passait pas ou juste pour râler.

Oui vous avez bien compté, il reste 1% du temps où j'avais tout de même l'impression de faire un travail justifié.

 

burn-out-dr-Gina-Sanders

Je pense sincèrement qu'on passe tous par là, et qu'il est nécessaire qu'on y passe. Chacun le vit différemment et y réagit différemment, excès visible d'assurance, appréhension majeure avant la moindre garde, devenir hautain et désagréable avec le reste du personnel, mettre une barrière parfois beaucoup trop épaisse entre les patients et nous... au final autant de mécanismes de défense devant des situations qui nous dépassent et auxquelles on n'est pas préparées. Aucun des internes avec qui j'ai pu en parler m'a dit « Médecine ? Si il fallait je recommencerais les yeux fermés ! » Non j'ai plutôt eu des « je suis pas sûre que je recommencerais » ou des « je dirais à mes enfants de surtout pas faire comme moi » Mais maintenant qu'on est là hein...

On s'attend à la fatigue, à la souffrance, à la mort, tout ça on est préparé.

Mais on s'attend aussi bêtement à de la reconnaissance, de la part des chefs, des patients; on s'attend à un travail en équipe gratifiant, on s'attend à un système qui travaille dans le même sens... pour le bien des patients.

 

Je ne m'attendais pas à ne voir que 1% de « vraies » urgences aux urgences. De voir les couloirs remplis de vieux qui n'avaient rien demandé mais qui ne pouvaient plus rester chez eux. De voir des guerres internes, des guerres de chiffres. Des situations absurdes.

 

Je viens de suturer un patient, je lui explique qu'il n'est pas obligé de revenir pour enlever les fils, mais qu'il peut les faire enlever par son médecin traitant. Après coup je me fais reprendre par la surveillante : non il faut RECONVOQUER les gens. Il ne faut pas leur dire qu'il valait mieux aller voir leur médecin traitant pour leur angine. Non au contraire il faut lui dire de repasser dans deux jours pour voir si ça va mieux, et même lui dire de ramener toute sa famille au cas où.

Je m'insurge, je suis en 1er semestre, j'y crois à mon idéal de la médecine, je ne participerais pas à ce système débile qui va contre tout bon sens. Une de mes chefs, la plus intègre et la plus consciencieuse a un sourire triste et me dit qu'elle était comme moi il y a encore quelques mois. Mais qu'on lui a bien fait comprendre que si le service ne faisait pas suffisamment d'entrées, c'était son poste qui sautait. Et son poste elle y tient, alors elle a baissé la tête et fait comme les autres. Elle a reconvoqué les gens, pour faire des entrées aux urgences.

 

Par que malheureusement pour ce petit hôpital perdu dans la campagne, il y a un autre service d'urgences à 20km. Oh vu le désert médical environnant, ce n'est pas de trop 2 services d'urgences dans le coin. Nous sommes à 1h30 du CHU à l'est et à 3h du prochain hôpital à l'ouest. Un endroit plein de campagne comme je les aime, avec pas mal de gens aussi; et nous on le sait qu'elles sont nécessaires nos urgences, mais pour les hautes autorités, 2 petits services d'urgences si proche... trop d'argent.

 

Alors qui faut-il blâmer ? Les médecins et le personnel qui – au final – essaient de sauver leur service ?

La surveillante qui vient tous les soirs relever les chiffres, et qui aborde un sourire satisfait quand on a fait péter le plafond, claironnant que c'était une bonne journée, alors que toi t'es juste sur les rotules, et que ta journée c'était l'horreur ? Mais non, demain il faut revenir et faire encore plus.

 

Je ne suis jamais rentrée dans ce système. Après tout je n'étais là que pour 6 mois, et ce n'est pas mon poste qui était en jeu. Réaction égoïste au final. Mais j'avais au moins l'impression de faire les choses de la manière qui me semblait le mieux pour le patient.

 

Et pourtant, je me suis mis à les détester ces patients; ces patients qui râlaient, ces patients qui venaient pour « rien ». Ces patients qui me stressaient, parce que fraîchement débarquée de mon internat, chaque nouvelle consultation me balançait dans un univers inconnu. Parce qu'à chaque appel la nuit, c'était les battements de coeur affolés, « mince je sais pas je sais pas qu'est-ce que je vais faire, qu'est-ce qu'il FAUT faire ? Je connais pas ça, j'ai jamais vu moi, qu'est-ce que je dois faire ??? » Alors c'était vite fait, en traversant rapidement la cour de l'hôpital, un petit coup d'oeil dans un des nombreux carnets qu'on a dans nos blouses, dans nos chambres, dans nos services. Ces petits objets contraphobiques qui au final nous rassuraient si peu. Le stress permanents ces premiers mois, ces premières années.

Je voulais juste des mercis et de la reconnaissance en échange de tout ce stress, mais dans l'urgence, dans la nuit, dans la douleur; peu de patients pensent à apporter un bouquet de fleurs à l'interne cernée qu'ils ont croisé à 3h du matin.

 

Alors il m'est arrivée probablement la meilleure chose qu'il pouvait m'arriver à ce moment là, du moins c'est ce que je pense maintenant (parce que sur le coup huhu). Je suis tombée enceinte, pas vraiment prévue, mamzelle s'est invitée.

Elle m'a obligée à m'arrêter 6 mois. Elle m'a obligée à sortir de l'internat, de cet hôpital où je vivais, mangeais, dormais, bossais. Elle m'a obligée à voir autre chose dans ma vie, à prendre du recul.

 

Bien sûr ça n'a pas été que du plaisir, oui j'ai été déclassée parce que dans nos systèmes, un arrêt de 6 mois efface tout le travail qu'on a fait depuis 6 ans; j'ai du reprendre ma vie d'interne avec un bébé en plus, et maintenant, passer une thèse par dessus le marché.

 

Mais tout ce n'est pas grave, parce que pendant ces 6 mois, j'ai vraiment pu me dire « merde est-ce que je suis faite pour ça ? Je ne peux pas faire un métier qui ne me plait pas, et là, ça ne me plait pas. Qu'est-ce que je fais, je deviens un médecin aigri ? »

Et j'ai pu prendre le recul nécessaire. Le recul et l'expérience nécessaire. J'ai appris à ne plus prendre le moindre reproche d'un patient comme un coup de poignard en plein coeur. Il faut arriver à prendre de la distance et du recul pour prendre sur soi tout cela. J'ai pu revenir au boulot plus zen, plus posée, plus empathe aussi. J'arrivais à supporter les gardes, la fatigue, les reproches, les insultes, parce que je ne les gardais plus en moi, gonflant comme un abcès.

Je les posais à la sortie du service, et je rentrais voir ma fille.

 

Elle m'a permis de devenir plus humaine, plus à l'écoute, plus disponible au final. J'ai appris à comprendre ces fameuses « urgences ressenties » : celles qui nous font dire « mais il n'a rien, qu'est-ce qu'il fout là... » mais j'apprenais à comprendre derrière « il est paumé, il veut juste être rassuré ».

 

Tout n'est pas rose non, des casses-couilles, j'en vois toujours, des patients à qui on se retient de ne pas dire le fond de notre pensée, parce que dedans il y a forcément « connard »; et je ne me gênerais pas pour en parler.

 

Mais aujourd'hui, je suis soulagée de pouvoir dire « ouf, finalement ça me plaît, c'est un métier qui me botte, et je pense que je peux me débrouiller pas trop mal ».

 

J'ai aussi appris que non, l'hôpital, c'était pas mon truc, ou alors à petites doses. Qu'à la campagne j'ai enfin une relation humaine et épanouissante avec mes patients. Que dans un cabinet, je peux bosser de la manière que j'estime la meilleur, sans chef, sans hiérarchie administrative, sans chiffres, sauf celui peut être de mon compte en banque, ce qui n'est pas le premier de mes soucis.

Et qu'au final, depuis mon cabinet, c'est ptet là que je peux le mieux agir sur ce qui m'énervait à l'hôpital, en prenant en charge mes patients le mieux possible, pour éviter qu'ils déboulent aux urgences.

 

J'aurais peut être découvert tout ça sans elle, ma Tétarde, je l'espère mais je peux pas le savoir, alors au final, c'est mielleux guimauve, c'était pas prévu quand j'ai commencé à écrire, mais je la remercie pour ça ma gosse.