Midi arrivait, il y avait moins de monde en attente aux urgences de notre petit CH de campagne. Un « convoi » s'organise pour aller manger, pause tant attendue du repas. Au moment où nous partons, un homme déboule dans le sas. « Venez vite, je crois que ma femme accouche ! »

On se précipite, fauteuil roulant, on installe la femme dedans, on prévient la maternité. L'infirmière relève les yeux vers nous, le visage tendu « Non c'est trop tard on n'a pas le temps de la monter »

Course dans le couloir, elles passent devant moi et j'aperçois ce qui l'a affolée : la masse dans le jean, protubérance qui n'a rien à faire là. Cette femme a déjà accouché, cette masse coincée dans son jean, c'est son enfant.

Je suis le mouvement, je ne sais pas trop quoi faire mais je veux me rendre utile. Brancard, vite vite on enlève le jean. On l'arrache, on le découpe peut être je ne sais plus. La femme est passive, toute l'action se déroule sans elle. D'autres préparent la petite table chauffée de réanimation pédiatrique. L'infirmière lui demande « Vous êtes à quel terme ? - mais je ne suis pas enceinte ! »

Pendant une fraction de seconde nous restons interdit, mais on insiste pas. Le jean est enlevé, l'enfant est là, gris, mon chef tient déjà le petit corps entre ses deux mains et il masse, vite, très vite. Heureusement qu'il est là le chef, je pensais avoir des réflexes mais il les as 10 fois plus vite que moi.

« Clampe ! Coupe le cordon, dépêche toi !! »

Oui oui bien sûr, je le savais qu'il fallait faire ça. Où sont mes ciseaux, pourquoi je n'ai pas de ciseaux ? On m'en tend une paire, putain, le clamp glisse, c'est pas vrai, je suis nulle, je suis nulle, je tremble.

« Dépêche toi ! »

Ça y est, le petit corps est libéré. Mon chef se précipite toujours en massant, sur le brancard préparé pour l'enfant. Pour la petite fille, c'est une petite fille.

 

La mère reste étendue, elle n'aura pas eu un regard pour l'enfant, elle me semble dans un monde parallèle.

L'enfant est scopée, elle vit, mais si peu, si peu... Son cœur bat à 40 par minute, faiblement. Il continue de masser le chef.

« Appelle le pédiatre ! »

Merci. Merci de me donner une mission. Merci de ne pas me laisser les bras ballants au milieu de pièce, à gêner parce que je ne sais pas quoi faire. Merci de me faire sentir utile parce que je suis incapable de quitter cette pièce.

Standard, patientez, j'appelle chez lui. Oui, nous sommes dans un petit CH, une maternité de niveau 1, pas de pédiatre sur place. Il est d'astreinte seulement, et à midi il est rentré manger chez lui.

« Docteur, c'est l'interne des urgences; il y a eu un accouchement aux urgences, et le chef est en train d'intuber l'enfant... allô ? Allô ?... »

Je n'entend plus rien, pas de voix, pas de sonnerie, je finis par raccrocher, en espérant que mon message a été reçu.

En voyant le pédiatre débarquer en trombe à peine quelques minutes plus tard, je comprend qu'il l'a tellement bien reçu mon message, qu'il est parti de chez lui sans même raccrocher.

On lui prépare du matériel, il pose un cathéter ombilical, ça sera la seule et unique fois que je verrais ce geste.

Je suis plus qu'inutile, j'essaie de ne pas gêner, je les regarde travailler. Je me dis qu'on a de la chance, qu'elle a de la chance qu'ils soient là, tous les deux, que ça soit eux qui soient de garde. Les autres chefs me le confirmeront, elles n'étaient pas sûre qu'elles auraient pu faire aussi bien, sans LE chef, et sans CE pédiatre.

Une voix me ramène sur terre, c'est les sages-femmes qui étaient descendues évidement. Après avoir observé comment se déroulaient les événements, elles vont remonter avec la mère, pour s'occuper de la délivrance et puis... et puis de tout le reste. C'est vrai, pendant un moment j'avais oublié cette maman. Cette maman qui était allé travailler comme tous les jours ce matin, mais qui ne se sentait pas bien, elle avait mal au ventre. Alors elle avait appelé son compagnon qui l'avait amené aux urgences. Qui avait compris avant elle ce qu'il se passait en arrivant.

Le rythme cardiaque de l'enfant remonte, et elle a été placée sur sa petite table chauffante. Sa température remonte également, évidement, elle était en hypothermie. On lui a trouvé des petits vêtements, là haut en pédiatrie.

Elle est belle. Elle reprend des couleurs. Après toute cette agitation, la pression redescend dans le box. On attend le SMUR pédiatrique qui doit venir du CHU. Ici il n'y a pas de réanimation pédiatrique, ni même de néonatalogie. Ici on ne peut pas garder de bébés intubés.

Mais on sait se débrouiller, et je sens bêtement une bouffée de fierté. Par pour moi qui n'ai rien fait de spécial, qui ai juste essayé d'être le maillon le moins faible. Mais avec le chef qui a des réflexes en or et qui sait intuber des bébés de 2kg; avec le pédiatre qui pose des cathé ombilicaux, avec le réanimateur qui nous a aidé à régler correctement le respirateur pour ses tout petits poumons... avec tout le monde, nous voyons ce petit bébé qui a son cœur qui bat bien, qui reprend des couleurs, qui commence à bouger un peu. Elle était hypotherme et ça a protégé son cerveau, on espère. On espère tous, et on y croit tous, parce qu'on n'a pas fait tout ça pour rien. Parce que c'est une battante, sinon elle serait pas là à essayer de respirer toute seule. Je n'arrive pas à quitter la pièce. Elle est belle.

Je sais que dans les autres box, mon autre chef continue de voir des patients. Parce que c'est un chef, qui a plus de maturité que moi, et qu'il sait bien qu'il ne peut pas laisser tomber tous les autres patients pour ce bébé, mais si il aurait eu envie d'être là aussi. Je sais que j'aurais été plus utile ailleurs au final, à voir d'autres patients, plutôt que de gêner au milieu. Mais je ne pouvais pas.

Je finis par sortir de la pièce, on a des nouvelles de la maman. Le psychiatre est avec elle. Elle a du mal à s'en remettre mais elle va l'élever comme ses autres enfants bien sûr. Elle lui a donné un prénom. Son compagnon n'est même pas le père, cela ne fait que quelques mois qu'ils sont ensemble, mais il la soutient.

Je suis contente que cette petite fille ait un prénom et une famille. Sa maman va l'aimer quand même, elle va apprendre à la connaître, je le sais.

Le SMUR pédiatrique arrive, en hélicoptère; je les suis dans la salle, je suis presque fière de leur présenter notre travail, vous avez vu ce qu'on a réussi à faire hein ?

Ils ne nous félicitent pas c'est vrai, mais ils ne sont pas là pour ça faut dire. On leur explique, ils branchent leurs appareils sur la petite fille, changent les réglages, le cathé ombilical est un peu trop profond, et le respirateur n'a pas les meilleurs réglages pour de si petits poumons. Intérieurement cela m'énerve. Je sais qu'ils font leur travail, et que c'est leur spécialité au final; mais nous on était là, et avec notre respirateur « mal » réglé, elle était remontée à 98% de saturation, notre petite... et avec son cathé ombilical, elle a quand même eu les médicaments nécessaires...

Elle fait la grimace la pédiatre. Les petits mouvements de l'enfant sont devenus répétitifs. Elle tremble. Elle convulse en fait. Un peu. Si peu. C'est pas bon signe nous dit la spécialiste.

Non non je ne veux pas qu'elle dise ça, parce qu'elle va s'en sortir. Oui elle convulse, mais son petit cœur bat bien, et elle est bien rose maintenant, et elle sature bien. Ça va aller. Dites que ça va aller s'il vous plaît.

Mais ça ne va pas trop. On a transféré l'enfant dans la couveuse du SMUR et branché sur leur respirateur; mais elle ne le supporte pas. Elle désature. Elle préférait notre respirateur mal réglé finalement. Mais il faut la transférer au CHU. Elle s'inquiète la pédiatre, elle veut une radio. Tout de suite. Quelques minutes plus tard, elle a son diagnostic, elle fait un pneumothorax, son petit poumon gauche et tout collabé. Parce qu'on l'a massée, parce qu'on l'a intubée, parce qu'on l'a transportée, ou tout ça à la fois.

Alors dans sa petite couveuse, à 2h de vie, on lui pose un drain thoracique. Elle a des tuyaux de partout, dans la bouche, dans le poumon, dans le cordon, et des fils sur son petit thorax.

Mais elle ne veut toujours pas du respirateur alors on se relaye, avec un tout petit BAVU, pour la faire respirer. Les chefs causent, travaillent, alors c'est moi, et un étudiant infirmier, qui nous relayons, on trouve le bon rythme, assez rapide, mais pas trop fort. Et sa saturation remonte, avec notre petit ballon. Elle va arrêter de convulser du coup, je le sais. En plus on lui a mis des anticonvulsivants alors ça va aller, faut juste attendre un peu. J'ai une crampe dans la main, mon collègue me relaye. Ils reviennent nos chefs, ils regardent, ils secouent la tête.

Allez, encore un peu, elle a une bonne saturation avec le ballon, on attend encore, encore un peu.

Mais elle s'approche la pédiatre, elle nous dit stop. Qu'on a fait tout ce qu'on a pu toussa toussa, que c'est mieux pour elle toussa toussa. Je le sais, je le sais bien.

Alors on enlève le ballon. J'espère au fond de moi encore un peu. Qu'elle va se mettre à respirer toute seule, que ça va aller. On reste tous autour, sans parler, en regardant le rythme cardiaque diminuer tout doucement, puis s'arrêter. On prononce le décès. Elle aura vécu 4h.

Je me dis que pour une vie si courte, elle aura été salement bien remplie. Elle n'aura jamais été dans les bras de sa maman.

On lui enlève tous ses tuyaux et on lui remet ses petits vêtements, elle est toujours belle, mais on me fait sortir, il faut sortir de cette salle. Je veux retourner la voir, inerte, sans son petit berceau, au fond du service, attendant de descendre à la morgue. On m'arrête. "Arrête, laisse maintenant, c'est pas bon d'y retourner, va travailler".

Parce qu'il y a d'autres patients, beaucoup d'autres patients, parce que pendant tout ce temps on n'a pas fermé les portes des urgences. Alors je prend le premier dossier et j'essaie de me concentrer. Je n'ai plus le temps de manger évidement.

 

« J'ai mal au poignet là, ça fait trois semaines et ça passe pas !!! J'étais en arrêt de travail et je devais y retourner aujourd'hui mais j'y suis pas allée...  ça fait des heures que j'attends si j'avais su je serais allée voir mon médecin traitant.» Oui si tu avais su... Et moi si j'avais su je t'y aurais envoyé illico. J'ai envie de lui crier ma rage, mon impuissance et ma frustration à la gueule à cette femme. Que pendant qu'elle était là à encombrer le service avec sa tendinite de merde; de l'autre côté du mur là, y'a une petite fille qui est née, qui s'est battue et qui morte, juste là. Une petite fille qui s'appelait Florence. Qui a eu un prénom, qui a vécu, un petit peu.

Mais je ne peux pas lui dire tout ça. Parce qu'elle n'a pas à le savoir. Parce que même si elle n'a rien à foutre ici, ce n'est pas de sa faute tout ça.

Alors je me tais et je l'écoute. Et je lui fais ce qu'elle est venue chercher, un arrêt de travail. Parce que là j'ai pas la force de me battre contre elle. Je l'écoute et je lui souris.

Et en rentrant dans ma petite chambre d'internat ce soir là je pleurerais enfin un peu.

 

Le lendemain la vie continue, mais dans les regards de ceux qui étaient là on lit qu'ils n'ont pas oublié. On n'en parle pas mais on le sait que pour les autres c'est pareil. Qu'ils ont eu du mal à arrêter d'y penser le soir en rentrant. Que ça fait bizarre de revenir et de faire comme si de rien était. Et d'ailleurs on y arrive pas. Pause café, les langues se délient. Une infirmière particulièrement est révoltée. « On devrait la condamner, elle a tué son enfant !!! »

Je suis surprise, je n'ai jamais eu d'enfant, je n'ai jamais été confronté au déni de grossesse, mais j'ai compris ce que cette mère a vécu; je pensais bêtement que tous les soignants le comprendrais.

« Ben non, on peut pas dire ça, c'était un déni, elle ne s'est pas rendu compte...

- mais arrête c'est impossible, comment on peut ne pas se rendre compte qu'on est enceinte ???

- ben c'est ça le déni de grossesse, c'est inconscient... son corps savait mais son esprit a mis une barrière... je suis sûre qu'elle est sincère quand elle dit qu'elle ne savait pas qu'elle était enceinte...

- mais elle ne l'a même pas regardé !!

- pour elle le bébé n'existait pas, elle a fait un blocage ! C'est pas un jugement qu'il lui faut, c'est de l'aide... »

Bizarrement, beaucoup pensait comme cette infirmière, peut être une façon de se révolter contre ce qu'il s'était passé ? Le pédiatre est venu me voir pour me demander des détails, depuis quand avait-elle accouché quand on l'a prise en charge ? Je ne sais pas, l'enfant était née, son compagnon a dit que ça s'était passé en arrivant, devant le sas... Il est indécis le pédiatre, pour lui, cela faisait au moins 20min que l'enfant était né quand on l'a pris en charge. Je ne sais pas quoi répondre, je comprend qu'il réfléchit si il doit alerter la police, ou les services sociaux.

Finalement, cela n'aboutira pas, et cette maman retournera chez elle au bout de quelques jours, retrouver ses enfants, sans Florence.

deni