Je dirais pas que tout le monde y a eu droit, mais je dirais quand même un bon paquet.

 

J'ai entendu pour la première fois cette phrase lors de mon premier semestre, aux urgences.

Une mère excessivement angoissée et par là même excessivement agressive nous amenait sa fille, je dois dire que j'ai oublié depuis quel était le motif exact.

Je me souviens simplement d'un examen clinique plus ou moins normal, où tout du moins sans gros critère de gravité.

Je me souviens surtout de cette maman un peu hystérique qui insistait pour que l'on fasse une prise de sang à sa fille, que j'essayais de raisonner, ne voyant vraiment pas l’intérêt de lui faire un examen plutôt douloureux et quand même pas mal inutile.

 

Elle a d'abord eu une phrase qui m'a fait doucement rigoler "si j'avais su j'aurais été voir mon médecin traitant ! Lui au moins il nous connaît !"

Heu oui effectivement je ne peux qu'être d'accord, qu'est-ce que donc vous faîtes là ?

 

Et au milieu de ses cris et de son flot de paroles, elle nous a regardé la jeune infirmière et moi, et d'un ton agressif :  "Vous avez des enfants vous ?!"

medecin maman

Malgré les apparences, ce n'était pas une question. Devant nos réponses négatives "non mais..." qu'elle connaissait déjà, elle conclut

"Alors vous ne pouvez pas comprendre, je sais mieux que vous"

 

Spontanément, j'ai donc eu envie de la mettre dehors une deuxième fois en lui disant "mais alors qu'est-ce que vous faîtes là ??"

 

Évidement qu'une mère est celle qui connaît le mieux son enfant, et c'est quelque chose que j'ai toujours respecté, et dès mes premiers pas de soignante. Je suis la première à demander avant tout à la maman "comment vous le trouvez ?"et même à la renforcer dans son rôle quand elle me répond "Ben c'est vous le docteur... moi je sais pas

- oui mais c'est vous la maman, et c'est vous qui le connaissez le mieux."

 

Mais j'ai surtout ressentie une grande injustice devant cette phrase.

Passons sur l'effet que ça a pu avoir sur l'infirmière qui ne demandait qu'une chose, être mère, mais chez qui toute grossesse était contre indiquée pour raison médicale.

 

Mais de quel droit elle remettait en cause nos compétences sous prétexte que nous n'étions pas mères ? J'aurais accepté – même si ce n'est jamais agréable – qu'elle ne me juge pas assez compétente du fait de mon jeune âge ou de mon manque d'expérience ; mais sur le fait que je n'avais pas d'enfant... cela m'a gêné.

 

Et maintenant que je suis passée par là, par une grossesse, un accouchement, une vie de mère quoi... ben du coup je m'applique à ne surtout pas en jouer en consultation. A tort peut être, mais je ne m'estime pas pour autant plus compétente maintenant qu'avant ; et surtout pas plus compétente que mes collègues hommes ou femmes qui ne sont pas parents.

 

Évidement, je dois tout de même reconnaître que les situations décrites ma rappellent parfois à mes propres souvenirs ; et je suis probablement plus à l'aise sur mes examens d'enfants, plus sûre de moi peut être, non pas sur les pathologies éventuelles ; mais plutôt sur les petits conseils du quotidien : alimentation, allaitement, coliques etc.

Exception : il y a bien un domaine ou être devenue mère m'a rendu plus compétente, c'est l'allaitement. Dire que notre formation est ridicule, c'est un euphémisme; et je me suis donc auto formée, tout d'abord avec une amie sage femme (que j'ai ensuite invité à la fac pour faire un topo à tous les internes) puis en pratique sur moi même. Donc là OK, je suis plus compétente.

Mais au final ce ne sont pas mes compétences de médecin que je mets en œuvre, cela ressemble plus à des conseils d'un parent à un autre ; car sur toutes ces situations nous n'avons aucune formation ou presque dessus, et c'est au final tout ce que j'avais appris en devenant mère que je retransmettais sous l'étiquette « médecin » ; comme si les informations étaient du coup plus justes, plus officielles, plus pertinentes.

Cela étant, je n'ai jamais précisé dans aucune consultation que j'étais mère moi même. Certaines le savaient, lors de mes remplacements dans mon village notamment (ma mère étant tellement fière de promener sa petite fille et de montrer la 8ème merveille du monde à tout le patelin) mais je n'en ai jamais joué.

 

Sauf une fois.

 

J'étais de garde, appelée en pleine nuit aux urgences pédiatriques. A part les internes de pédiatrie, je crois que nous sommes peu à aimer ça. Ce n'est pas l'enfant en lui même qui nous pose problème, en général, mais les parents. Ces parents forcément inquiets, puisqu'ils viennent aux urgences en pleine nuit, qui viennent en pédiatrie voir un pédiatre... mais qui ne voit pas un pédiatre, ni même un docteur, mais un interne. Un interne de garde qui plus est. Un interne qui peut être autant pédiatre qu'ophtalmo.

 

Cette maman que je vois au milieu de la nuit, elle semble le savoir, vu le regard angoissé et suspicieux sur mes moindres gestes. Elle sait que je ne suis pas pédiatre, pas docteur, si ça se trouve – horreur – je suis peut être même orthopédiste.

Sous son regard peu confiant, je commence l'examen de son bébé, qui a 6 mois, et qui pleurait beaucoup, ce qui motivait sa venue. Le pire motif de consultation pour nous "Il pleure et je ne sais pas pourquoi." Ce à quoi on a envie de répondre "ben c'est normal c'est un bébé."

 

Tout en l'auscultant, je parle à ce bébé, comme je fais à chaque fois, bonjour, je vais écouter tes poumons, je sais tu as froid et blablabla.

Et alors que je sens peser le regard de la mère sur mes gestes, je le fais, innocemment, tout en continuant à parler à son enfant « … et blabla... et tu sais, ma petite fille elle a le même âge que toi... et blabla... »

 

Effet immédiat, transformation de la maman, et de la consultation. Elle se détend, le sourire apparaît sur ses lèvres. Je pourrais être psychiatre ou gynécologue, tout va bien, puisque je suis maman ; comme elle. Sourire de connivence.

 

Je n'ai pas aimé faire ça. Par respect pour mes collègues qui ne sont pas parents, et qui sont selon tout aussi compétent que moi.

Mais il faut reconnaître que ça a remarquablement aidé dans la consultation. En détendant cette mère, elle a été plus réceptive à mes conseils, à mon discours, elle a été rassurée.

 

Une deuxième fois, le fait n'est pas venu de moi, mais de ma chef en stage en cabinet. Qui devant cette mère et son fils de neuf mois me dit qu'il doit avoir à peu près le même âge que ma fille.

Et une deuxième fois sourire sympathique de la maman, aux yeux de laquelle je passe de la petite étudiante qui ne sait pas, à l'égale qui sait.

 

J'estime toujours ne pas avoir à utiliser ce « statut » en consultation, sans pour autant le cacher. Mais je persiste à me dire que c'est le médecin qu'on vient voir en consultation, et pas la mère.

Mais il ne faut pas se voiler la face, le fait d'être mère aussi influe forcément sur mon ressenti, mon empathie, ma façon de voir et ma façon de dire les choses. Je ne peux pas nier que ça m'aide dans mes consultations de pédiatrie, autant pour appréhender les problèmes de l'enfant que pour rassurer ou expliquer aux parents.

 

Alors bon, si ça peut créer un climat favorable au bon déroulement de la consultation... parfois...?