Plus j'avançais dans mes études, moins j'avais de doutes : l'hôpital c'était pas pour moi. Prendre le patient, traiter le problème qu'on nous soumet et seulement celui là, le filer à quelqu'un d'autre si y'a un autre problème, le mettre dehors quand on a fini pour pouvoir libérer un lit, sans savoir ce qu'il devient, j'aimais pas.
Ne pas pouvoir faire de la médecine comme je le voulais parce qu'il fallait en référer à un chef qui dépendait d'un autre chef puis d'une direction, j'aimais pas.
Être obligée de penser T2A, rentabilité, lit de libre, cotation des actes ; quand je voulais juste penser diagnostic, traitement, malade, accompagnement ; j'aimais pas.
Devoir accueillir aux urgences, avec le sourire s'il vous plaît, tous ceux qui ne voulaient pas payer à la maison médicale de garde, ou qui trouvaient que le RDV à 16h30 avec leur médecin traitant ça faisait un peu loin ; ou qui n'ont même pas pris rendez vous avec leur médecin parce que venir à 23h ça les arrange par rapport au boulot et aux enfants à aller chercher... j'aimais pas.

Mais il y a des choses qui me manquent quand même.

Mes 6 premiers mois en libéral, à Campagneland, je les ai mal vécu. Parce que je suis passée d'une ambiance d'internat conviviale, entourée en permanence, avec apéros et dîners en commun tous les soirs ; à un petit studio toute seule au sein de l'hôpital géronto-psy, avec des araignées dedans. Je suis passée d'une équipe hospitalière géniale, à un médecin qui me faisait faire 40 consultations par jour, et rajoutait cortisone et antibio sur presque toutes mes ordonnances.

Heureusement j'ai par la suite eu de meilleures expériences de la médecine générale. Mais l'isolement me pèse toujours.

La convivialité de l'hôpital me manque. Le travail en équipe et les pauses café. Les moments de détente entre internes, les rigolades, les discussions officieuses qui font office de débriefing, ces façons de laisser échapper le stress.

Le début de ma vie libérale ayant à peu près coïncidé avec le début de ma vie de mère, je ne sais pas ce qui a pesé le plus dans la désertification de ma vie sociale.
Parce que passer mes journées à écouter des récriminations de gens qui se plaignent, serait peut être plus supportable si je pouvais sortir avec des amis librement le soir.
Et être coincée à la maison le soir pour cause de Tétarde serait peut être moins difficile si la journée je croisais des collègues avec qui papoter autour d'un café.

Je n'en sais rien en fait, je sais juste que ça me pèse.

Je n'ai pas réalisé tout de suite que les interactions sociales avec mes patients étaient limitées. Volontairement de ma part déjà, parce que si eux le font, moi je n'ai aucune envie de leur raconter ma vie. Ensuite je pense qu'ils n'apprécieraient pas que je recentre la discussion sur ma petite personne alors qu'ils sont là pour parler d'eux. Donc toutes mes journées je me dois de parler des autres, de porter les problèmes des autres, sans avoir le droit de parler de moi à personne.
Je me rend compte de toutes façons qu'avec la majorité de mes patients je ne pourrais guère entamer un débat hautement philosophique quand bien même je le souhaiterais. Parfois avec l'un ou l'autre on échange quelques phrases intéressantes, quelques subtilités, quelques blagues. Mais c'est rare, et rapide.
J'ai réalisé ce manque quand je me suis mise à implorer mon Ours de me raconter ses journées en détails, de me refaire les conversations qu'il avait avec ses collègues, les réflexions qu'ils avaient.
Ou quand j'ai continué d'aller à l'internat quand j'avais le temps, juste pour voir des gens.

J'essaie d'aller au groupe de pairs du coin aussi, lorsqu'ils n'oublient pas de m'inviter, ça fait du bien de discuter de sa pratique et de voir que d'autres rencontrent parfois les mêmes difficultés. On se sent moins seul.
Et moi qui n'était pas fan des réseaux sociaux, arguant haut et fort que rien ne vaut les amis réels plutôt que virtuels... force est de constater que dans l'impossibilité d'avoir des contacts réels, pourvoir emmener mes « copains docteurs de Twitter » au cabinet est beaucoup plus convivial.

Comme toooous les parents "avant j'avais des principes". Notamment "moi je vais pas arrêter de vivre parce que j'ai un gamin, on continuera à sortir comme avant, à voir nos potes et tout".
Je pense qu'on s'en est même bien tiré. Mes copines célibataires et nullipares confirmaient que "moi au moins j'avais pas changé et je continuais à sortir et à les voir, pas comme tous les autres". Inutile de préciser comme je me délectais de ces paroles. L'Ours et moi, forts de nos expériences personnelles, on avait décidé que notre Tétarde ça serait une baroudeuse, habituée à sortir partout où on allait, comme nous l'avions fait avec nos parents.
A trois semaines de vie elle faisait son premier resto avec nos potes, enfin techniquement elle a passé la soirée à dormir dans son siège, ce qui une fois de plus a fait de nous des "parents trop cool"avec un "bébé trop sympa".
Je pense sincèrement que le fait de ne pas se prendre la tête et de traîner notre rejeton ici ou là a largement aider à faire d'elle un "bébé trop sympa" et je dois dire que globalement elle s'adapte à tout et qu'elle est pas compliquée.
Mais tout bébé-trop-sympa qu'elle est ; il n'empêche qu'à 20 mois on ne peut plus la traîner partout comme quand elle en avait 2, et que pour ma part les restos à point d'heure à passer la moitié du repas debout un môme dans les bras, très peu pour moi.
Alors qu'on y allait toutes les semaines, on doit maintenant se faire un ciné par an, à Noël, quand nous sommes en vacances chez mes beaux parents.

Difficile de faire comprendre aux amis que oui, on aimerait beaucoup aller prendre un verre en ville, mais que ça nous arrangerait si eux venaient à la maison. Ça doit être moins excitant parce qu'en général, ils vont plutôt boire un verre sans nous.

Je me suis heurté à ce père fusionnel qu'est l'Ours, qui ne voyait pas le problème et voulait toujours emmener sa fille avec lui. Je lui ai laissé gérer l'enfant entièrement une soirée ou deux et il s'est un peu calmé. Mais pas assez pour envisager de partir en voyage de noces sans elle. Hum... y'a encore du boulot.

Telle une femme au foyer désespérée, je me suis mise à chercher la moindre invitation à la moindre soirée, un repas, un apéro ici ou là, avec les collègue de l'Ours, puisque moi j'en ai pas trop. Tous mes ex co-internes, lorsqu'ils ne sont plus en stage à Grosseville, retournent à CHUCity.
Rares sont ceux qui ont élu domicile à Grosseville. C'est simple ils sont trois. Une cardiologue qui bosse au CH, et deux collègues généralistes remplaçants. Autant dire la pression qu'ils ont sur les épaules de représenter ma seule ouverture sur le monde extérieur. Pour autant je me retiens de les appeler à tout bout de champs tellement j'ai peur de les faire fuir de mes assiduités à avoir une vie sociale.

Vie sociale que je me suis résolue à vivre seule et non en couple. L'Ours étant absent 3 soirées par semaines en moyenne, pour des réunions, des voyages à Paris ou des entraînements de hockey ; j'ai vite réquisitionné les soirées qui restaient pour mes loisirs à moi : musique ou sortie avec les copains.
Et ceci uniquement les semaines où je suis pas de garde, où mon pompier d'Ours n'est ni d'astreinte ni de garde. Autant dire que lorsque la conjoncture des planètes est favorable et que l'occasion se présente, mieux vaut ne pas la laisser passer.

La situation ne me satisfait pas, mais actuellement mon besoin de vie sociale passe avant mon besoin de vie de couple. Je ne sais pas si c'est une bonne chose. Je n'imagine pas les choses durablement comme ça.