Grâce à MON nouveau secrétaire, j'ai en ce moment un planning assez allégé. Grâce à lui, à mon associée qui lui souffle en douce que j'ai une tronche à faire peur, et au fait que les gens ont l'air d'aller pas trop mal en ce moment. Moins de visites, moins de temps à trier la paperasse (puisque lui le fait) et je pense aussi le fait que les patients commencent à attendre le retour du vrai docteur.

Mercredi midi, je suis donc sortie tôt. Il faisait un temps comme je les aime : un grand ciel bleu, le soleil pâle de l'hiver, l'air frais. Il faut en profiter, le brouillard matinal se lève tardivement dans la vallée de Grosseville, en général jamais d'ailleurs, et dès 17h la nuit va commencer à tomber.

J'ai demandé que les consultations ne commencent qu'à 15h, au cas où il y ait des visites. Il n'y en a pas. J'ai du temps.

Je sors mon téléphone, j'appelle mon amie cardiologue. Elle est souvent de garde le mardi, donc avec un peu de chance, elle est en repos aujourd'hui. C'est le cas, on décide de découvrir ensemble un petit resto pas loin de chez elle. Une bonne découverte, un patron chaleureux qui nous installe sur une petite table au soleil, vue sur les quais. Une viande délicieuse.

On parle de tout de rien, sous l'oeil attendri du patron « qui pourrait être notre père ».

De mon remplacement pas évident en ce moment, de son nouveau contrat à l'hôpital. De mes doutes, de ce mariage qui se profile et qui mine de rien me stresse. La célibataire trentenaire qui ne trouve pas chaussure à son pied et qui fait la fête, avec la mère de famille. Mais au final des doutes qui sont les mêmes, des interrogations, des délires. Elle offre son oreille, ses conseils, ne me juge pas. Elle fait partie de ces amies célibataires à qui on peut parler de nos difficultés de couple sans qu'elle nous réponde aussitôt « Ouais ben toi au moins t'as quelqu'un ! » Elle me redit que je peux l'appeler jour et nuit si besoin.

Elle trouve génial qu'en tant que femme j'ai UN secrétaire, on en rit, elle me dit d'en profiter. Je me demande jusqu'à quel point elle plaisante.

On parle de notre travail, de nos difficultés, différentes chacune. Elle me demande mon ressenti de médecin traitant, est-ce que c'est bien si elle fait comme ça ? Parce qu'elle ne se rend pas compte de comment ça se passe en dehors de l'hôpital. Je lui demande son avis, pour ces patients que je me refuse d'envoyer aux urgences et que j'essaie de traiter à domicile. Elle me rassure.

On rit encore, le patron – après nous avoir offert l'apéro et un verre de vin – nous offre encore une coupe.

Elle se promet de m'emmener en soirée, entre filles, pour que je m'amuse et que je sorte ; avant que je ne fasse des bétises.

Le temps passe, il est 14h58, zut. Elle rigole, me dit d'y aller, qu'elle m'invite.

J'arrive avec 15 minutes de retard. C'est pas grave. J'ai le sourire.

 

 

 

Ce matin, à la fin des consultations, mon associée « m'impose » une pause café. On discute. Bosser avec elle, c'est une des rares choses que je regretterais en partant.

Elle me demande si ça va. Elle sait que ce rempla est dur pour moi, depuis plusieurs semaines elle me dit de lever le pied, de penser à moi. Elle sait que je n'ai pas envie de revenir bosser ici. Oh il n'y a pas que des mauvais côtés, un cabinet de groupe pas loin de chez moi, avec des associés sympa, c'est agréable. Et depuis l'arrivée du secrétaire, ça a largement facilité notre travail. Et ça fait une présence, de la convivialité.

Elle rigole en me disant que ma remplacée n'a pas du comprendre comme elle puisqu'elle m'a proposé encore d'autres dates. Je me suis dépêché de m'engager ailleurs pour pouvoir dire non plus facilement. J'ai encore du mal à dire non mais je me soigne. Je vais pas me plaindre d'avoir assez d'offres de travail pour me permettre de choisir.

Elle comprend, elle ne me proposera plus de remplacements, en tous cas pas avant que j'ai passé ma thèse. Elle ne veut pas se sentir responsable du fait que je traîne. D'ailleurs elle veut venir, ça me fait plaisir.

 

Elle me dit de prendre soin de moi, de ma fille, qu'il est important que j'aille voir ailleurs pour savoir comment je veux travailler. Elle comprend que je préfère la campagne, elle sait que la relation avec les patients y est bien différente. Je crois comprendre qu'elle aurait aimé y rester, mais qu'avec un mari médecin et ses jumelles, elle ne pouvait pas gérer la vie quotidienne loin de tout.

C'est dommage, je ne suis pas sûre qu'elle soit vraiment épanouie dans son travail.

Ca me fait réfléchir, j'espère encore que c'est possible de trouver un bout de campagne où je peux être épanouie professionnellement, culturellement, et ne pas être obligée de prendre ma voiture pour tout.

On enchaîne sur nos hommes, on se défoule un peu, sur ces hommes qui ne comprennent pas toujours notre quotidien... Ils ont eux aussi des métiers prenants, des gardes, et au milieu de leurs collègues, c'est visiblement rare que les femmes n'assurent pas à la maison.

Mais voilà, avec des femmes médecins, il faut qu'ils gérent au moins autant les enfants, les courses, et le ménage. Voir plus.

Quand ils sont à la maison, pas de problème, ils comprennent... Mais j'ai l'impression qu'au boulot, c'est pas forcément évident pour eux de finir les consultations tôt ou de changer une garde pour garder les enfants quand maman travaille.

 

Je crois qu'elle aimait bien travailler avec moi, elle trouve dommage qu'on ait pas eu plus le temps de discuter en deux mois. Je suis d'accord. Elle me propose qu'on se voit en dehors, que je vienne prendre le thé un mercredi avec ma fille. Ca me botte, je pense que je le ferais.