J'en ai connu beaucoup, des qui avaient « le syndrome de l'étudiant en médecine », cette sorte d’hypocondrie qui se développe en parallèle avec notre apprentissage des pathologies. La moindre toux devient une coqueluche, un amaigrissement un cancer, une fatigue une hypothyroïdie. La maladie est partout.

Pour des raisons que je ne m'explique pas, j'ai eu l'effet inverse.

A force de voir des gens qui n'avaient au final rien de grave, des gens qui pensent avoir l'appendicite et à qui on annonce gêné que non, ce n'est qu'un prout de coincé ; des femmes enceintes paniquées parce qu'elles ont des nausées, parce qu'elles n'ont plus de nausées, parce que leur ventre pèse, parce que ça tire, et qu'au final, tout ça c'est normal... à force de voir tout ça, je me suis mise à penser – et ce n'est pas forcément une bonne chose – que ce n'est pas grave jusqu'à preuve du contraire.

On m'avait dit, et je voulais volontiers le croire, que ça changerait quand je serais concernée. Quand je serais enceinte, quand je serais mère. Probablement, je voyais tellement de mes consœurs enceintes complètement angoissées, à force d'avoir vu tous les malheurs du monde arriver à leurs patients.

 

Que nenni. J'ai été tellement relax pendant ma grossesse que c'en était un peu trop. Pas vraiment de suivi (cause stage en libéral dans 3 cabinets différents, puis changement de stage, déménagement...), fruits de mer à volonté, et heureusement que j'étais immunisée pour la toxoplasmose.

A 7 mois de grossesse, c'est ma chef qui a insisté pour que je m'arrête, non vraiment, crapahuter dans les couloirs remplis d'enfants malades en pleine épidémie de grippe A avec un zona et une trentaine de contractions par jour... pas sérieux.

Je reste persuadée qu'elle a fait un excès de zèle et qu'elle ne voulait pas être tenue pour responsable de l'accouchement prématurée de son interne mais passons.

Malgré les césariennes en urgences, les enfants morts-nés, les détresses néo natales, les hémorragies... je n'ai jamais imaginé que ça pouvait m'arriver.

Même quand ma fille est née avec son cordon bien serrée autour du cou, oscillant entre le gris/blanc et le bleu, même quand ils sont partis en catastrophe en salle de pédia avec... je ne me suis pas inquiétée une seconde.

 

Cette absence d'inquiétude est presque... inquiétante.

 

Pour son bien, j'ai donc confié la santé de ma fille à quelqu'un d'autre, un vrai docteur. Quelle insolence, j'ai refusé le suivi pédiââââtrique proposé à la maternité, revendiquant un suivi par un généraliste.

Elle est donc suivie par un vrai docteur, mais ça ne fait pas tout, encore faudrait-il que je l'amène en consultation ; ce que je ne fais pas, au grand dam de son père. « Mais elle tousse là quand même ?! » Et ne parlons pas de la nounou qui réclame un sirop pour la toux parce que quand même « ça coule vert là »

C'est désolant, des Têtards qui ont les mêmes symptômes que ma fille remplissent régulièrement ma salle d'attente, et régulièrement je les mets sous antibiotiques. Ce qui est désolant, ce n'est pas que je soigne les autres et pas ma fille ; mais bien le fait qu'au final ces Têtards n'ont pas plus besoin de médicaments que ma fille, et que je n'arrive pas à passer 20min à chaque fois à essayer de le justifier. Fouettez-moi.

Hier encore, j'ai écouté – exceptionnellement dans un sursaut de culpabilité – les poumons de ma fille, ça râlait, ça sifflait. Ça fait plus d'une semaine maintenant. La première chose que j'ai pensé ça a été « j'aurais ce Têtard en consultation, je le mettrais sous antibio. » Mais je ne le fais pas pour ma fille. Parce que même si elle tousse, elle crache, elle s'étouffe dans ses glaires, elle siffle... ben je sais que c'est viral. Moi même, j'accepte sans soucis que le seul traitement soit du sérum physiologique dans le nez. Mais je n'arrive pas à le faire accepter aux autres, même à son père ou à la nounou.

Et en consultation... parfois je n'essaie même pas. Parce qu'il est tard, parce que je ne sais pas toujours quoi dire, parce que ça fait la troisième fois qu'ils viennent pour cette rhino.

Je le fais, quand je suis reposée, de bonne humeur, la salle d'attente vide, le ciel bleu, l'alignement des planètes adéquat. Je m'assois, je les rassure, j'explique, les virus, le cycle naturel de la maladie.

La toux peut durer longtemps, c'est gênant je comprend, il dort mal je sais, mais c'est le meilleur moyen d'évacuer les saletés.

Non c'est pas plus grave « parce que là ça devient gras et vert », non ce n'est pas sur-infecté; au contraire, c'est le début de la fin. Les poumons réagissent à l'infection et évacuent les cellules mortes et les microbes. Il ne faut surtout pas l'empêcher de tousser, sinon il va garder tout ça à l'intérieur. Oui je sais c'est fatiguant.

 

Et puis des fois il est tard, je suis fatiguée, ils ont insisté pour venir en plus à 19h30 parce que quand même il tousse toujours, il faut le voir vite. Et là je n'ai pas la force d'essayer de les convaincre. Je dis même l'inverse de ce que je pense au fond, pour justifier des prescriptions inutiles. « Oh si ça fait une semaine c'est qu'il doit y avoir une petite surinfection » Ben non probablement pas mais je le dis quand même.

Pour me rassurer aussi probablement. Parce que ma fille, elle ne m'inquiète pas mais une partie de moi veille tout de même. Elle a toujours de la fièvre ? Elle mange bien ? Je la vois tous les jours, je la suis 24h/24. Mais l'autre marmot là, je le vois rapidement ce soir et puis... je ne pourrais pas avoir un œil dessus tout le temps pour m'assurer que ma « non prescription » est suffisante. Alors je lui donne ses antibiotiques. Les parents sont rassurés, moi bêtement aussi.

Bêtement, parce qu'ils ne vont probablement pas servir à grand chose, parce que la guérison leur sera attribuée alors qu'il ne s'agissait que de la fin naturelle de la maladie.

Et parce que je n'ai fait que les entretenir dans leur fausse idée qu'ils ont eu raison de venir, qu'il fallait des antibiotiques, et qu'à la prochaine rhino du coup ils reviendront, et encore plus tôt pour être sûr. Et je pesterais intérieurement en les recevant.

 

Nous sommes au final les premiers fautifs dans ces demandes abusives des patients, mais une fois que les choses sont enclenchées, difficile d'inverser la tendance. Comment expliquer à ces parents, que dans la bronchiolite y'a rien à faire que surveiller et attendre, quand mes collègues donnent systématiquement des cocktails de cortisone/ventoline/becotide et que les médias les premiers hurlent à l'urgence et assènent que la kiné est le seul remède ?

 

Au final, n'est-il parfois pas mieux pour tout le monde que je sois insouciante ?