Comme je le disais, ma barrière vie privée/vie professionnelle est plutôt bien dressée.

Ces petits vieux que je voyais à l'hôpital, avec collé à leur nom "grabatisation, maintien à domicile difficile, chutes à répétition, démence..." je voyais bien qu'ils avaient le même âge que mes grands parents.

Mais eux, c'est pas pareil, ils sont pas vieux, c'est juste Papy et Mamie. Je ne les avais jamais vu autrement. Tout au plus le fait de côtoyer mes petits vieux de l'hôpital me rappelait de temps en temps de passer un coup de fil pour prendre des nouvelles.

 

Mais un jour, ce coup de fil à changé ça.

Un jour, à ma question rituelle « Comment ça va ? » ; ma grand mère a répondu ça :

« Oh... comme des vieux... »

 

 

Comme des vieux.

 

 

COMME DES VIEUX.

 

 

Exactement ce qu'ils disent tous, mes vieux, mes patients, pour introduire la litanie de leurs plaintes diverses.

Ma grand-mère ça a toujours été le genre à se plaindre. Le genre à envoyer des cartes de vœux avec "profitez bien d'être tous ensemble, parce qu'un jour vous serez vieux et seuls, comme nous" (oui j'ai vraiment reçu ça à Noël)

 

Mais là, par cette phrase, elle est devenue une patiente. Pas la mienne, mais une patiente quand même. Et à travers ses plaintes habituelles, j'ai vu la réalité telle que la voyait peut être son médecin.

J'ai vu les chutes qu'elle avait fait dans le jardin.

J'ai vu le fait qu'elle avait de plus en plus de mal à se relever.

J'ai vu sa vue qui partait petit à petit.

J'ai vu le petit couple fragile qu'ils formaient avec mon grand père, l'un étant la béquille de l'autre, leur complémentarité dans la vie de tous les jours.

J'ai vu enfin que si l'un tombait, l'autre suivrait.

J'ai vu les mots "maintien à domicile difficile", "glissement", "perte d'autonomie".

 

Et j'ai eu la gorge serrée. Pour la première fois j'ai fait le rapprochement entre mes patients et mes grands parents.

Ils sont vieux. Et ils sont malades.

 

Et ça s'est confirmé quand quelques mois plus tard, un autre coup de fil, ma grand-mère me dit comme ça que ça va pas fort mais "qu'elle le sait bien ce qu'elle a, c'est un cancer." Réflexe instinctif, je m'esclaffe, pas pour la rassurer, mais pour éloigner la maladie. Parce que je ne veux pas qu'elle me parle de ça, moi je veux parler à ma grand mère, pas à une patiente.

Mais elle précise, attrapant son compte rendu d'IRM qu'elle vient d'avoir : "ben cho-lan-gio-car-ci-nome, c'est bien un cancer ça non ?"

 

Gorge serrée encore. Ben... oui. Pis pas un très beau en plus. (et là interrogation : le radiologue se rend il compte quand il rend un compte rendu comme ça à un patient ???)

Oui mon père avait peut être évoqué qu'elle était retournée voir son médecin pour son foie, j'avais entendu, puis mis de côté. Ce n'était pas mon rôle de m'en occuper.

 

Il a fallu tout ça pour que j'accepte que ça n'arrive pas qu'aux autres. Pour vérifier que mon grand père avait le soutien nécessaire, quelqu'un pour le ménage, des visites, qu'il s'occupait bien de ses médicaments même sans ma grand mère.

Parce que je ne voulais pas que mon grand père devienne un de ces petits vieux qui glissent après le décès de leur conjoint, un de ces petits vieux "abandonné" par leurs enfants qui vivent loin.

Et au final, à plus de 2h de route, c'était nous sa plus proche famille.

 

Je me suis donc inquiétée pour mon grand père, mais à aucun moment je n'ai interféré dans la prise en charge de ma grand mère. Je n'ai pas cherché à voir le médecin, à voir le dossier, à l'influencer sur les médecins à voir ou les traitements à prendre.

J'avais toute confiance en tout le monde, et surtout en ma grand mère. Elle n'est pas médecin, mais elle est lucide. Elle savait qu'elle allait mourir dans une tripotée de mois. Elle ne demandait qu'une chose, connaître son arrière petite fille.

Elle était la première à se demander si une autre cure de chimio servirait à quelque chose. Je n'ai pas cherché à lui faire croire à un miracle ; je me posais la question aussi. Je lui ai dit que si les médecins la trouvait trop fatiguée et qu'ils pensaient que ça lui ferait plus de mal que de bien, alors ils ne la feraient pas. Et ils ne l'ont pas fait.

J'avais confiance, parce que je voyais que rien n'étaient caché à mes grands parents, que ma grand mère ne souffrait pas, que la souffrance de mon grand père était elle entendue ; notamment lorsqu'il a refusé que ma grand mère rentre mourir à la maison. Parce qu'il ne l'aurait pas supporté psychologiquement.

Son jeune médecin traitant passait la voir une fois par semaine lorsqu'elle était à la maison, je l'ai croisé une fois, je les ai laissé seuls dans la pièce. Ma grand mère a dû lui parlé de son docteur de petite fille, il avait l'air mal à l'aise en me saluant. Mais je ne lui ai rien demandé, et nous avons juste échangé quelques mots sur mes stages.

 

Je n'ai jamais vraiment compris ces familles qui voulaient absolument voir le docteur, juste pour que je leur répète ce que je venais d'expliquer au patient. Ce qui devenait invivable quand les huit enfants passaient les uns après les autres (car l'interne doit être en permanence disponible, il n'a que ça à faire évidement) Ce qui m'amenait régulièrement à les renvoyer dans leurs pénates :

"Y'a du nouveau pour mon père Docteur ?

- heu... c'est qui, déjà ? (oui les familles pensent soit qu'il n'y a qu'un patient dans le service, soit que le nom de leur parent est écrit sur le front)

- Ben Mr Foiemalade ! (ben oui suis-je bête)

- ah oui, je viens de passer une demi-heure à tout lui expliquer. Et j'ai également tout expliqué à votre frère.

- Et … ?

- et vous lui avez demandé ?

- Ben non mais je me disais qu'il avait peut être mal compris...

- non non il a parfaitement compris je vous rassure, je vous laisse voir avec lui. Je ne peux pas répéter 8 fois la même chose dans l'après midi sous prétexte que vous ne discutez pas entre vous."

 

Ainsi donc je n'ai éprouvé aucun besoin de fourrez mon nez là dedans. Ma grand mère a connu sa Tétarde d'arrière petite fille, elle est décédée calmement dans un service avec une équipe à l'écoute, et mon grand père va bien.

Je n'étais pas docteur, juste sa petite fille, et c'était très bien comme ça.