medecin coiffeur

Depuis longtemps je ne peux pas m'empêcher de rapprocher mon métier de celui du coiffeur. Et cette comparaison me revient fréquemment en tête, et ça à différents points de vue.

 

Je n'ai jamais aimé parlé chez le coiffeur. J'aime qu'on me papouille la tête, ça me détend, je ferme les yeux et je ne dis rien. Je ne ressens absolument pas le besoin de raconter ma vie. Lorsque mes coiffeuses successives arrivaient avec leur grand sourire et leur peigne à la main et qu'elles lançaient la conversation avec un « alors, vous allez avoir un peu de vacances là pour les fêtes ? » ; mes réponses monosyllabiques et mes yeux fermés les encourageaient vite à ne pas insister. Comme en plus je suis obligée d'enlever mes lunettes et que je vois que dalle sans, il n'y a vraiment aucun intérêt à ce que je les garde ouverts. Comme dans « Nouveau look pour une nouvelle vie » c'est la surprise à la fin.

Je ne blâme pas mes coiffeuses de vouloir me faire la causette, j'ai vite compris que ça faisait partie de leur rôle, et que les petites mamies ne demandaient que ça. Si au début j'avais peur de la vexer, persuadée que si elle causait c'est parce qu'elle en avait envie ; j'ai fini par me dire qu'elle appréciait peut être ce moment de tranquillité où elle n'était pas obligée de chercher quoi dire et pouvait penser en toute quiétude à ses propres problèmes ou à ce qu'elle allait faire à manger le soir.

Que je le veuille ou non, j'écoutais donc la vies des autres clientes. Oui clientes parce que l'homme lui ne cause pas chez le coiffeur. L'homme est pressé, il veut juste qu'on rafraîchisse là un peu sur les cotés. D'ailleurs si il vient c'est que ça fait 2 semaines que sa femme lui dit qu'il est temps.

 

Aller chez le coiffeur, c'est un peu prendre le pouls de la société. On a le dernier Gala, on est au courant de la dernière rumeur d'infidélité à Hollywood, et de la dernière otite du petit de Madame Germain.

Comme dans tout lieu public où on reste suffisamment assis longtemps, ça finit par parler santé ou maladie. Testez vous même : restaurant, voyage en train, coiffeur ; ça finit toujours à un moment ou à un autre par parler d'un problème de santé. Rien de plus normal au final, la santé fait partie des choses importantes qui nous tiennent à cœur pour la plupart, logique que les conversations portent dessus.

Ça m'a longtemps tapé sur le système, n'est-il donc pas possible de dîner avec son amoureux au restaurant sans entendre le récit de l'accouchement de la voisine ; ou partir en vacances en train sans la fracture du col du fémur de la grand mère ; et surtout, n'est-il pas possible d'avoir son moment de détente chez le coiffeur sans entendre râler contre cet incompétent de docteur que ça fait trois fois qu'on va le voir et que le petit tousse toujours et même pas il lui donne un sirop ??? (oui sachez-le, un bon médecin pour adulte prend la tension ; et un bon médecin pour enfant donne des sirops contre la toux)

Après avoir accepté le fait que je ne pourrais rien y faire, et que les gens continueront à parler de leur santé partout et tout le temps, même quand je suis dans les parages ; et accepté le fait que leurs critiques ne me visaient pas ; j'ai réussi à me détendre quand même, et même à trouver ces conversations instructives.

 

Parce qu'autant il y des choses qu'on dit à l'infirmière (« oh là là ça me fait trop mal là et je tousse, je tousse ! ») mais qu'on ne dit pas au médecin (« non ça va bien, merci docteur ») ; il y a des choses qu'on dit au coiffeur, mais pas au médecin non plus.

Démonstration encore aujourd'hui, pendant que mon soin spécial cons-de-cheveux-qui-frisottent posait. Le mari de Simone tousse toujours. Le conversation devient intéressante, je feins de lire Public.

Justement, le père de la coiffeuse aussi. Et elle l'a emmené trois fois déjà. Et même que son père lui a fait peur, il lui a dit que ça faisait mal dans la poitrine.

Mais au final elle aimerait bien savoir ce qu'il a. (je m'interroge alors sur ce besoin de mettre un nom sur tout. Quel virus ? Ben je sais pas, un virus, on s'en fout, ça change rien. Cette douleur ? Ben c'est une douleur c'est tout. Je peux pas vous dire ce que c'est, je peux éventuellement vous dire ce que ce n'est pas.)

La coiffeuse rejoint mes pensées, en disant qu'au final ça change rien qu'on mette un nom sur le problème, mais quand même elle aimerait bien savoir. Pourquoi il tousse toujours et on lui donne rien pour la toux. Elle est pas médecin elle, et ça fait déjà trois fois qu'elle l'amène, qu'est-ce qu'elle peut faire de plus ?

Bon elle dit pas que le médecin est incompétent... (c'est gentil ça)... mais quand même on peut pas lui donner quelque chose ?

Et pourquoi ils expliquent pas aussi les médecins ? Il a mal à l'oreille, on lui dit que c'est viral. Ben oui mais c'est quoi. (Ben un virus quoi. C'est viral, c'est un virus c'est pareil. Et je peux pas être plus précise. Si au final les gens préfèrent dire « c'est une rhinite + une pharyngite + 2 otites tu te rends compte ? » moi je préfère leur dire « c'est un virus, ça touche toute les muqueuses, c'est normal » Mais les gens aiment bien dire une rhinite+une pharyngite+une bronchite+ 2 otites-tu-te-rends-compte. Parce que ça fait plus grave, alors qu'en fait pas du tout, et que ça se soigne pareil.)

 

Bon ça continue pendant encore un moment, et pendant que mon soin posait, au lieu de m'énerver, j'ai trouvé cet échange instructif. Tout ce que demandait ma coiffeuse au final, c'était des explications. Pas spécialement des sirops ou des médicaments. Elle voulait comprendre pourquoi on donnait des antibiotiques pour la bronchite mais rien pour la toux.

Si il y a quelques temps encore je me serais volontiers dit « les gens sont tous bêtes » il paraît tout de même plus logique de déduire que c'est juste qu'on explique mal. Voir pas du tout même.

On croît expliquer souvent, mais visiblement on n'explique pas les bonnes choses, on n'explique pas les choses que le patient veut savoir. On explique longuement que c'est pas grave, mais le patient veut juste comprendre pourquoi on lui donne rien pour sa toux.

Ou on passe un quart d'heure à expliquer pourquoi on ne prescrit rien ; alors que cette maman ne voulait pas spécialement des médicaments, elle voulait juste être sûre qu'il n'y avait pas d'otite.

Mais moi même qui ait l'impression de bien expliquer, comment puis-je savoir si mes patients ont bien compris ou si j'ai répondu à leurs interrogations si au final ils viennent le dire à leur coiffeuse et pas à moi ?

Si à l'hôpital on pouvait encore compter sur nos espionnes les infirmières, à qui on posent les questions qu'on ne posent pas au médecin parce que il-est-pressé/on-veut-lui-faire-plaisir/son-temps-est-précieux/on-voulait-pas-le-déranger (aucune excuse valable) ; en cabinet c'est beaucoup plus dur. A moins d'aller incognito chez toutes les coiffeuses du quartier ; ce qui ne me déplairait pas mais finirait par me coûter cher.

(J'en profite pour préciser à nos ami(e)s infirmier(e)s : arrêtez de vous énerver ON SAIT que les patients ne nous disent pas tout alors qu'ils se plaignent à vous, on le sait et on tient compte, c'est aussi pour ça que vous êtes 'achement importants)

Donc Nota Bene : encore plus insister sur les explications, encore et encore. Un peu au pif forcément, puisque ce qui est important pour nous n'est pas la même chose que ce qui est important pour le patient, ou ce qu'on pense qui est important pour lui.

Avec un peu de bol, en insistant, on doit tomber juste des fois.

 

 

Outre le côté très instructif pour moi du coiffeur, je suis persuadée de l'aspect hautement thérapeutique pour les patients clients.

Quelqu'un qui prend soin de vous, qui vous rend belle, qui vous masse le crâne, le bruit du clapotis de l'eau, qui écoute votre vie, vos problèmes, vos plaintes, sans vous juger, dans une relation d'égal à égal, qui vous conseille parfois... Vous sortez vous êtes beau, vous sentez bon, vous êtes détendu, on vous a écouté, on a passé du temps avec vous.

Et tout ça sans le côté déséquilibré de la relation médecin-malade, sans le côté « moi je sais et vous êtes dépendant » sans le côté « vous êtes malades et vous avez besoin de soins »

Est-ce que parfois c'est pas beaucoup mieux qu'une séance de psychothérapie ??? (parfois hein, ne vexons pas nos amis psychologues)

Combien de fois je me suis retenue d'écrire sur mes ordonnances « un passage chez le coiffeur tous les 15 jours »

Pour nos petits maux de tous les jours, pour nos patients à tendance anxieuse, pour les petits coups de blues... au lieu de toujours en venir au soin, aux médicaments dans notre société qui est basée sur la consommation, et la consommation du soin entre autre, revenons en aux fondamentaux de l'équilibre social : le coiffeur.

Après les chirurgiens-barbiers, passons aux médecins-coiffeurs.

Pour beaucoup de patients que je vois, je ne fais pas beaucoup plus que le coiffeur. J'écoute, je dis « oui c'est vrai c'est pas facile ce que vous vivez » et puis c'est tout. Il y a certes ce côté irremplaçable et qui modifie fondamentalement la relation : je suis DOCTEUR. Mon « hum oui c'est pas facile ma pauvre dame » n'a absolument pas la même valeur que celui du coiffeur.

Mais dans les faits, je ne fais pas beaucoup plus que lui. Même moins.

Mais lui, pourtant d'utilité publique, n'est pas remboursé par la Sécu.

 

 

Tout ça nous amène au dernier point de comparaison justement. Le coiffeur n'est pas remboursé par la Sécu. Et à part la petite coupe rapide pour ces messieurs, c'est en général bien plus cher qu'une consultation chez le généraliste.

Prix généralement justifié, cela va sans dire, par l'achat des différents produits, les charges du salon, le salaire des employés etc.

Mais si j'entends régulièrement râler contre le médecin qui est trop cher (bande de nantis prétentieux va) ; je n'ai jamais entendu quelqu'un se plaindre de dépenser 60€ par mois chez le coiffeur. Reconnaissons-le, le budget coiffeur de beaucoup de gens doit largement excéder le budget médecin.

Mais alors que tout le monde reconnaît que la santé est un droit primordial, une des choses les plus importante, en tous cas globalement plus importante que la coupe de cheveux... il semble qu'il soit beaucoup plus « anormal » de devoir dépenser de l'argent dans ce domaine.

Sans mauvaise foi aucune, ce paradoxe me laisse souvent perplexe.

Le salaire du coiffeur semble globalement justifié - et effectivement si quelques propriétaires de grands salons vivent bien, beaucoup de petits coiffeurs doivent tout de même serrer les dents pour joindre les deux bouts - mais pour certaines personnes le salaire du médecin ne le serait donc pas.

Est-ce parce que le coiffeur est au final au homme « comme les autres », faisant partir du commun des mortels, qu'on lui donne avec plaisir une obole régulière ; alors que le médecin, être supérieur ou se prenant comme tel, est vu comme un nanti qui fait les poches de la population démunie ?

Est-ce parce qu'on estime que nos cotisations de sécurité sociale sont déjà amplement suffisantes, et qu'il n'est pas normal de devoir débourser un sou de plus pour sa santé ? (alors que la consultation est quasiment entièrement remboursée). Parce qu'on cotise, l'accès aux soins devient un droit, et dans certains esprit « la bonne santé » devient un droit. Quand certains râlent que des médicaments aussi inutile que des sirops pour la toux ou des pschiiit à nez ne soient plus remboursés (et encore, enfer et damnation, ceux là sont encore remboursés), j'ai du mal à comprendre qu'ils payent sans broncher un soin de cheveux, mais râle pour 3 sous pour un anti nez-qui-coule (confort une fois de plus)

Il serait parfois utile de rappeler le principe de base de la sécurité sociale... tout le monde donne un peu, pour que chacun puisse être soigné en cas de coup dur.

 

Est-ce parce que contrairement au coiffeur qui nous fait du bien, le médecin lui est oiseau de mauvais augure, moralisateur et annonceur de mauvaises nouvelles ; qu'il est d'autant plus dur de devoir en plus lui donner de l'argent ?

Est-ce paradoxalement parce que le coiffeur offre des soins de confort et de bien être, non obligatoires et donc sciemment choisis par le consommateur qui dépense volontairement ses sous ; alors qu'aller chez le médecin est une contrainte dont on se serait volontiers passé ?

 

 

Il va falloir que je retourne chez mon coiffeur pour approfondir mes réflexions je crois. Il me poupouillera la tête, me fera la causette, m'offrira ptet un café et réussira à me refourguer un autre shampoing dompteur de cheveux casse-couille qui ne marchera pas; mais je ferais quand même brûler ma carte bleue avec plaisir.

 

 

PS. J'ai approfondi mes réflexions en me rendant compte que comme nous, le coiffeur a des mauvais patients. J'en suis une.

Je téléphone le jour même, pour qu'il me prenne dans la journée. Avec des exigences d'horaires en plus.

Je viens pour un problème qui dure depuis des plombes et je voudrais qu'il me règle ça en une demi heure.

Je râle quand il me dit qu'il faudrait continuer un traitement à la maison, une fois par semaine.

J'achète quand même ses produits, je ne les utilise pas.

Il me dit de revenir tous les deux mois : je viens 1 à 2 fois par an, en râlant que les soins (que je n'ai pas fait à la maison) n'ont pas marché.

 

Pitoyable, j'ai même pas le droit de râler si mes patients font pareil du coup.