Julie était en D2 lorsqu'elle est tombée enceinte. Un classique oubli de pilule. Xavier était en D4. Ça ne faisait pas très longtemps qu'ils étaient ensemble mais ils ont gardé l'enfant. Xavier souhaitait faire une carrière hospitalo-universitaire, il avait longuement réfléchi à son futur internat. Mais du coup il est resté dans sa ville d'origine, pour rester près de Julie.
Julie a pu passer ses examens à quelques jours de son accouchement, mais elle a du redoubler son année tout de même, n'ayant pas pu valider tous ses stages.
Pour pouvoir rester dans la même ville que Xavier, Julie a choisi médecine générale. Heureusement, c'est une spécialité qui lui plaisait.
Pour son premier stage, en première année d'internat, Julie a logiquement été dans les dernières à choisir. Dans les choix qu'il lui restait, elle a pris le stage le moins loin de son domicile, à plus d'une heure de train. Pour pouvoir être à l'heure en stage, elle devait prendre le train à 6h45. Heureusement, elle a trouvé une assistante maternelle qui pouvait venir chercher sa fille chez elle à 6h pour l'emmener à l'école ; et la récupérer le soir. Parfois sa mère pouvait aussi aller chercher sa petite fille en attendant soit Xavier, soit Julie en fonction de qui finissait le moins tard.
Julie et Xavier ont eu un autre enfant. Mais Xavier doit partir pour Paris, peut être pour 6 mois, ou  un an, ou 2 ans... Ils ne savent pas. Julie, elle, ne peut pas terminer son internat à Paris, elle n'a pas le droit de changer de fac de rattachement. Mais elle doit quand même chercher une école pour sa fille, et un mode de garde pour son fils, au cas où Xavier reste plus de 6 mois à Paris. Quant à elle, elle pourrait tout au plus passer 6 mois à Paris, si elle obtenait l'autorisation de faire un stage en interCHU. Mais ces stages sont réservés à des internes souhaitant se perfectionner dans une spécialité particulière. Pas pour un généraliste. Sinon elle devra choisir une ville de stage facilement accessible en train depuis Paris.



Sarah est tombée enceinte lors de sa première année d'internat de médecine générale. Cela faisait plusieurs années qu'elle était installée avec son conjoint, ils ont attendu qu'elle passe le cap difficile de l'ECN, et devienne enfin indépendante financièrement ; mais ils ne souhaitaient pas attendre encore plus pour fonder une famille. En congé maternité, Sarah n'a pas validé son deuxième semestre. Selon la loi, elle a donc été déclassée, et choisira désormais en dernier de sa promotion  pendant tout son internat ; malgré son bon classement aux ECN. Pour son deuxième deuxième semestre, les derniers postes disponibles sont des stages en cabinet de médecine générale au fin fond de la campagne, à plusieurs heures de route de chez elle. Sarah supplie ses collègues de promotion de lui laisser une place dans un service du CHU, pour pouvoir rester avec son bébé durant ses premiers mois. Elle s'engage à prendre ce stage très réputé à TrouPaumé au semestre suivant. Certains jouent le jeu de l'entraide, mais pas tous. Sarah sera pendant 6 mois à TrouPaumé, à 3h de route de CHUCity, logée à l'étage du cabinet médical.



Céline est interne d'anesthésie. Première de sa promotion, il lui reste encore 2 ans d'internat à faire. Hors de question de perdre ce classement durement acquis. Elle a enchaîné jusqu'à épuisement les gardes en réanimation jusqu'au 9ème mois de grossesse pour valider son stage et ne pas être déclassée.



Mélanie est interne de rhumatologie. Quand elle a annoncé sa grossesse à son chef de service, il lui a répondu le plus naturellement du monde, et sans méchanceté aucune « Ah ben ça tombe bien, vous êtes trois et j'ai que 2 postes d'assistant. Ça m'évitera de choisir. »



Annabelle est interne de chirurgie, elle est enceinte aussi. Elle aussi souhaite valider à tout prix son semestre. Elle a pris un stage bien apprécié, mais surtout pas trop éloigné de son mari. Son chef refusera qu'elle aille au bloc opératoire pendant tout le semestre. Elle ne dit rien et baisse la tête, elle veut valider son stage. Elle sera détestée par son co-interne, qui aura deux fois plus de travail au bloc, et par tous les autres internes de chirurgie, à qui elle pique une place enviée pour ne même pas en profiter.




J'ai eu plus de chance.
Lorsque je suis tombée enceinte, il me restait 2 semestres à faire, dont un stage obligatoire au CHU ; qui se situe à 1h30 de route de GrosseVille, où travaillait et habitait déjà l'Ours à l'époque. Je n'avais pas d'autres solutions que de rester habiter seule à CHUCity pour valider ce stage. A deux mois de grossesse j'ai fait une demande à la crèche du CHU, expliquant ma situation d'étudiante, isolée parce que le père habitait et travaillait loin. Il me resterait encore le problème des nuits à résoudre, puisque j'aurais en moyenne une garde par semaine et un week end par mois, sans moyen de garde.
Quelques mois plus tard, j'ai reçu une réponse de la crèche du CHU : refusée car non prioritaire. J'ai  cherché, et je cherche toujours, qui avait pu être plus prioritaire que moi. Quelqu'un qui couchait avec un PU-PH probablement.
A 8 mois de grossesse, alors qu'aucune solution n'a été trouvée, le chef du Département de Médecine Générale m'autorise à aller à GrosseVille et à ne pas valider de semestre au CHU. En catastrophe, et tremblant à l'idée qu'il oublie cette dérogation promise, je rend mon appartement à CHUCity et emménage enfin avec l'Ours, après 6 ans de relation à distance, à GrosseVille. (Depuis un décret a rendu le stage en CHU non obligatoire pour les internes de médecine générale)
Je demande un stage en surnombre pour mon 5ème semestre : en plus dans un service, je n'ai pris de place à personne, et mon absence pendant mon congé maternité dans le service ou dans le tour de garde ne gênera personne.
Malgré tout, n'ayant pas validé mon 5ème semestre, je suis déclassée. Le stage en cabinet que je souhaitais prendre me passe sous le nez. Heureusement, j'arrive à avoir un des derniers postes à l'hôpital de GrosseVille. J’espérais ne pas avoir à faire de gardes de nuit pendant les premiers mois de Tétarde, mais au final, ça a été un moindre mal.



A part moi, ces filles sont toutes des amies, de ma promotion, de ma fac. Je n'ai pas été chercher bien loin pour trouver des exemples. Étendez ça à toutes les promos, toutes les facs, et ajoutez la féminisation croissante des promotions, et vous verrez que le problème devient de plus en plus fréquent.
La loi, et l'article R 6152-20 stipule que les choix des stages d'interne se font à l'ancienneté : nombre de semestre validés, puis à nombre de semestre validé égal, c'est l'année d'ECN qui joue, et enfin le classement aux ECN.
En cas d'absence supérieure à 2 mois pendant un stage, pour quelque raison que ce soit, le semestre est invalidé et l'interne perd le bénéfice de son classement à l'internat.
La plupart des internes, hommes ou femmes, ne sont pas choqués par cette situation. La plupart des internes trouvent ça normal, et estiment qu'il est totalement injuste que quelqu'un qui n'a validé que 4 semestres choisissent avant quelqu'un qui a validé 5 semestres. C'est la norme. Même si cette personne devra dans tous les cas faire 6 mois de plus pour valider la totalité de ses semestres.


Je sais bien que ce type de discrimination n'est pas l'exclusivité des études de médecine, et que ça se produit tout aussi bien, et tout aussi souvent dans beaucoup d'entreprises.

En juin 2011, une interne de Besançon à saisi la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l'Egalité) et sa plainte a été jugée recevable.
Elle demande simplement qu'en cas de maladie ou de maternité, le bénéfice du classement soit conservé, le stage sera quant à lui bien évidement invalidé et à rattraper.

J'ai proposé la même chose aux internes de chez moi et demandé à l'asso de ma fac de prendre position sur la question, afin de pouvoir demander une dérogation à l'ARS, responsable des choix des stages. D'autres facs n'appliquent pas aussi rigoureusement la loi.
Malgré quelques internes qui protestent, hommes et femmes, la majorité refuse comme d'habitude de prendre part au débat. C'est tellement plus simple de se voiler la face.