10 février 2012

La plaie qui coule

La première fois que j'ai été appelée chez elle, c'était cet été. Mais je ne l'ai pas vue.

Sa fille avait appelé la veille dans l'après midi, pour que je passe, là, dans l'après midi. Coup de fil à 17h elle espérait que je puisse. Elle était gentille, vraiment, mais une fois de plus je me suis demandé si les gens pensent vraiment qu'on passe la journée à se tourner les pouces en attendant leur coup de fil. Je me suis quand même enquis du motif si urgent. « une plaie qui coule ». Non non pas une plaie qu'elle vient de se faire, une plaie qu'elle a depuis des années, parce qu'elle a des ulcères. Mais qui coule, et elle avait l'air paniqué au téléphone, dit sa fille. Après une petite discussion, nous nous mettons d'accord : je passerais le lendemain vers 12h et sa fille sera là.

 

A midi je retrouve donc la fille de ma patiente. Je ne sais pas grand chose sur elle, comme pour tous les patients vu en visite, son dossier informatique est vide, et son dossier papier – si il existe – introuvable. Je sais donc que ma patiente a des ulcères voilà. Et qu'elle est vieille.

Sa fille ouvre l'appartement plongé dans le noir et appelle sa mère. Pas de réponse.

De suite je panique en imaginant retrouver le cadavre de ma patiente morte dans son lit d'une fulgurante plaie qui coule. Ou encore dans sa salle de bain, après avoir glissé dans ce qui avait coulé.

J'aide donc sa fille a passer au crible toutes les pièces de la maison. A la fin sa fille est inquiète et moi plutôt soulagée.

Ma patiente n'est pas morte, je n'aurais visiblement pas à gérer cette urgence dermatologique qui dure depuis 5 ans, et j'aurais le temps de manger.

Je reste tout de même jusqu'à ce que nous découvrions ce qui s'est passé. Nous appelons l'hôpital et découvrons qu'elle a été admise la veille aux urgences. Sans doute a-t-elle appelé le 15 qui a envoyé une ambulance. Après moult transferts d'appel dans différents service, nous apprenons qu'elle a été hospitalisée en chirurgie, faute de place en médecine. Comme c'est une patiente de médecine, le chirurgien ne l'a pas vu. Comme elle est hospitalisée en chirurgie, le médecin ne l'a pas vu. Il passera probablement dans l'après midi. Mais l'infirmière nous informe qu'a priori, elle a été admise pour une plaie qui coule (ouh le scoop).

Bref, le genre de situations qui pullulent à l'hôpital et qui m'a donné envie de fuir cet endroit.

Mais pour l'heure je suis égoïstement soulagée que quelqu'un d'autre ait récupéré la patate chaude. Surtout après que la fille m'ait demandé mon avis sur les troubles de mémoire qu'elle craignait chez sa mère et m'ait fait écouter un message sur son répondeur où celle ci lui interdisait pendant 20min de rentrer dans une charcuterie parce que là bas il y avait des violeurs.

Je lui ai juste suggéré d'en parler à l'hôpital pour qu'un gériatre passe la voir ; avant de partir.

 

C'est dire comme j'ai été ravie lorsque quelques mois plus tard, à l'occasion d'un nouveau remplacement, je reçois un coup de fil paniqué de Mme Plaiequicoule qui veut que je vienne renouveler son traitement. Quand je lui propose (la mort dans l'âme) de passer le lendemain, elle part dans des sanglots (stridents). Comment va-t-elle faire, ça fait déjà trois jours qu'elle n'a plus de traitement et elle commence à se sentir mal, d'ailleurs là son cœur tape.

Pour pouvoir raccrocher je suis obligée de lui promettre un passage dans la journée.

Peu après j'ai ma remplacée au téléphone, et j'en profite pour lui parler de l'excitante visite qui se profile ; en espérant quelques informations qui m'aiderait à gérer la situation. « Oh elle ! Elle est folle ! (sans blague, je n'aime pas ce mot mais là ça me paraît approprié). Quand je reviendrai il faudra que je vois la fille pour voir ce qu'on fait » (ça me paraît nécessaire effectivement)

 

J'ai tout de même réussi à retrouver après des heures de triage de paperasse les courriers de sa dernière hospitalisation, où la plaie qui coule avait été prise en charge. Visiblement un chirurgien vasculaire est passé la voir et aurait préconisé une chirurgie de revascularisation.

 

Voilà donc tout ce que je sais en arrivant chez elle vers midi. L'appartement est toujours aussi sombre, je crois qu'elle ne doit jamais ouvrir les volets. Je prend donc des nouvelles de ses plaies peu après avoir déposé mes affaires. Ça va bien me dit-elle. Mes yeux descendent sur ses pieds : à droite un pansement qui a l'air propre, effectivement. A gauche c'est guéri maintenant précise-t-elle. Heureusement qu'elle précise. Au niveau du cou de pied, une plaie sale, purulente, séchée, nécrotique.

 

Je peste de ne pas avoir de gants dans mon sac. Elle n'en a pas non plus évidement. J'essaie tout de même d'apprécier l'état de son pied. Elle crie dès que je pose mon doigt à quelques cm de la plaie. Ça ne m'étonne guère, c'est drôlement inflammatoire. Si je soulevais les morceaux collés avec du pus séché je suis sûre que j'apercevrais les os. Mais je suis pas obligée d'aller jusque là pour m'apercevoir de la gravité de l'état.

Elle remet son chausson, qui vient frotter dans la plaie.

 

Je m'assied sur une chaise, les yeux fixés sur ses pieds, et j'essaie de réfléchir. C'est pas évident, parce je me suis couchée à 4h du matin, que j'ai bu 2 ou 3 bières de trop, et parce qu'elle parle en permanence, dans un délire où elle répète en boucle les mêmes choses, qu'elle n'a pas besoin des infirmières, que le chirurgien est un connard, pas comme celui d'avant qu'il était bien celui là, d'ailleurs il lui avait fait une greffe de peau et ça avait guéri son pied. (d'ailleurs il est guéri là toujours, rappelez-vous)

J'ai l'impression d'être restée une éternité appuyée sur mes coudes, posée sur ma chaise.

 

Elle me demande de l'envoyer voir le chirurgien, pour refaire une greffe de peau, parce que ça avait bien marché la première fois. Je lui redis que le problème c'est ses artères, que c'est ça qui doit être opéré, qu'une greffe comme ça ça ne marchera pas. Autant parler à un mur. Elle acquiesce, oui une greffe de peau c'est une bonne idée ça. Je secoue la tête, je n'insiste pas.

 

De toutes façons, ce n'est pas pour ses pieds que je suis là, et elle me le rappelle vite, c'est pour son ordonnance. Sur la table sont posées deux vieilles ordonnances. Une de 2007 et une de 2008.

Je demande si elle en a une plus récente. Au milieu de son charabia, je crois comprendre que c'est sa fille qui les as, parce qu'elle lui prend ses ordonnances (à tous les coups elle doit entrer dans les charcuteries avec)

Je lui demande le numéro de sa fille, j'aimerais l'appeler, pour récupérer l'ordonnance. (entre autre)

Elle refuse, parce que sa fille est au travail, qu'elle n'est pas joignable, que c'est pas grave, que ça a pas changé depuis. Et je suis persuadée que c'est vrai, parce qu'elle a du y faire drôlement attention, que surtout rien ne change.

Sur les ordonnances, il y a un anti diabétique, et un anti hypertenseur. Je ne demande même pas si elle a des biologies récentes ; je ne pense pas que si on lui a fait des ordonnances un jour elle ait fait les prises de sang nécessaires.

De toutes façons je pense qu'elle n'entendrait pas ma question, elle s'est mise à tourner autour de la table en répétant les mêmes phrases.

 

Je réalise bien qu'un nouveau séjour à l'hôpital ne résoudra rien, le problème sera le même à la sortie. Elle refusera d'y aller. Elle mettra à la porte les infirmières que j'enverrais. Elle est enferrée dans ses certitudes et sa réalité : le chirurgien est un connard, elle n'a pas besoin des infirmières, il lui faut du daonil, et il faut nettoyer la plaie tous les jours avec du serum phy puis mettre le tulle et le bandage.

Oui parce que c'est ce qui m'a le plus étonné : le pansement est fait tous les jours, et la plaie est propre. Enfin sur le pied droit seulement, puisque l'autre est guéri.

 

Je me demande si renouveler un traitement dont on ne sait rien de l'efficacité, ce n'est pas encore pire que de ne rien faire. Comme je ne vois pas vraiment quoi faire d'autre, je prend mes stylo, et je recopie l'ordonnance de 2007. Plus pour ma conscience que pour la réelle utilité de la chose, je vais l'examiner un peu, et prendre sa tension. Je lui demande de s'asseoir.

Mais elle a pris mon ordonnance entre les mains, et la lit et la relit ligne après ligne, pour être sûre que rien a changé.

"Asseyez-vous."

Elle répète ligne après ligne.

"Asseyez-vous Madame."

Elle relit, plus fort, encore et encore.

"ASSEYEZ VOUS."

Elle ne me regarde pas, lit frénétiquement la liste de ses médicaments.

Le scène est surréaliste, j'attrape ses deux poignets, je la secoue, et je crie moi aussi.

ASSEYEZ-VOUS MAINTENANT OU JE M'EN VAIS !

 

Elle se tait, elle s’assoit, je prend sa tension. Je regarde l'horloge, je suis déjà en retard dans mes consultations. J'ai envie de partir le plus vite possible. Loin de cet appartement sombre, loin d'elle.

 

J'ai juste rajouté un antibiotique sur l'ordonnance, moyen dérisoire, pour repousser le moment peut être où sa jambe serait gangrenée. Elle a l'air d'accord.

Et je lui répète, calmement, à plusieurs reprises, que son pied gauche n'est pas guéri. Que la plaie est revenue. Qu'il faut faire des pansements de l'autre côté aussi. Ça me paraît ridicule, je ne vois pas trop comment du serum phy et mes antibio vont pouvoir réparer ce désastre.

 

Mais je pense que j'ai réussi à imprimer un autre message dans son cerveau déréglé. Il faut s'occuper de l'autre pied aussi. Je crois qu'elle va le faire.

Ce qui est le plus inquiétant, ce n'est pas la démence ou le déni de cette femme. Mais celui de sa fille. Sa fille qui passe tous les jours, qui s'occupe de ses médicaments, qui voit l'état de sa mère. Qui commence à peine à s'inquiéter de quelques petites pertes de mémoire ou quelques discours incohérents. Mais qui la dernière fois que je l'ai eu au téléphone – je m'en souviens maintenant – m'a juste demandé un certificat pour pouvoir obtenir un nouveau logement, plus lumineux pour sa mère.

 

Parce que le problème, c'est les souvenirs de son père, c'est pour ça que ça va pas. Mais en déménageant tout va s'arranger. Elle le sait.

 

J'avais la nausée sortant de chez elle. Et ce sentiment de ne vraiment pas avoir fait du bon boulot. Mais sans voir non plus ce que j'aurais pu faire de mieux. Et bien contente, égoïstement, de laisser à ma remplacée le soin de trouver une solution.

Posté par docmam à 22:55 - - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


Commentaires sur La plaie qui coule

Tu as réussi à me faire rire avec cette histoire, bien triste à la base. Sortant de mon stage chez le praticien et maintenant en (dernier) stage à l'hôpital, je suis entre ces deux situations: 1/ trouver une place à une patiente la nuit aux urgences quelque part car il y a un "problème de maintien à domicile" dont on imagine qu'il ne sera pas résolu à la sortie et 2/ le médecin tout seul à domicile pour mettre en place les soins, les aides,décider du devenir... avec des familles présentes ou pas des gens qui comprennent ou pas des bilan qu'on fait ou pas...
Pas facile de décider avec les gens quand ils ne prennent pas la mesure du problème...
L'avantage d'être "de passage" l'interne de garde ou le remplaçant

Posté par BabydoOc, 11 février 2012 à 10:44

quand je connais pas la dernière ordonnace de renouvellement, j'appelle la pharmacie, à condition qu'elle soit ouverte à ce moment là bien entendu, pour la plaie, bon courage... si tu y retournes

Posté par goldoralex, 11 février 2012 à 14:08

Mais peut -être que la solution doit venir du médecin non ? et non de la famille ( en l'occurence sa fille) qui n'a souvent pas son mot à dire et qui n'a pas assez de recul sur la situation.
Cet article me met mal à l'aise,je n'ai pas envie de vieillir ...ce sentiment de se refiler la "patate chaude" d'un toubib à l'autre me terrifie un peu.

Posté par Gene, 12 février 2012 à 17:49

(cheveu sur la soupe)
il y a un tag pour toi chez moi, si ça te dit…

Posté par Sidi, 17 février 2012 à 22:08

@Gene : oui moi aussi j'avais vraiment une sensation de malaise en partant de là. Je ne sais pas si la solution doit venir du médecin, parce qu'on a pas des poches magiques avec toutes les solutions dedans, mais j'ai effectivement l'impression que le médecin traitant (que je remplaçais) avait laissé cette situation dégringoler et se détériorer sans y faire grand chose... Mais après c'est facile de critiquer, et je ne sais pas ce qu'elle avait effectivement essayer de faire ou pas, si une discussion avait déjà été engagée avec la fille ou pas etc.

Il est évident que la solution ne viendrait pas de la patiente, qui a probablement une forme démence, et qui n'est plus vraiment consciente de son état; après bien sûr que la fille a son mot à dire aussi, surtout si sa mère ne le peut pas...
Mais quand ni le patient, ni la famille ne veut voir les choses en face et refuse l'aide qu'on peut proposer... même un médecin ne peut pas aider les gens contre leur volonté.

Moi en tant que remplaçante temporaire, je n'avais aucune connaissance du dossier, ni aucune carte en main pour pouvoir faire autre chose que de bouter en touche et essayer de limiter la casse. Et ce n'est vraiment pas une sensation de travail bien fait.

Posté par Docmam, 19 février 2012 à 18:20

Comme il est facile de dire "c'est au médecin de..." Le médecin n'a pas de moyen. Il n'est pas assistante sociale. Le médecin peut remplir des dossiers médicaux quand la famille le demande (dossier apa, ou demande d'info pour institutions...). C'est aussi son boulot de faire ouvrir les yeux quand la famille ne voit pas (ou se voile les yeux)
En tant qu'installée, j'appelle les familles pour dire "youhou ça va pas du tout". Certains me disent "ah oui ça tombe bien qu'on en parle" ou "dites moi quoi faire", là c'est notre boulot. Mais quand on te répond "non c'est pas vrai vous racontez n'importe quoi", que faire?
En tant que médecin tu n'es pas responsable des gens, tu n'as aucun pouvoir sur eux, quand tu demandes un dossier et que tu demandes à l'assistante sociale d'aider le patient à remplir mais qu'après la famille dit qu'il n'y a pas de problème, t'es sacrément embeté. Et à l'hospit suivante, on te reproche de n'avoir rien fait. Difficile.

Bon courage si tu dois y retourner.

Posté par Fluorette, 19 février 2012 à 19:05
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