C'était mon premier remplacement à BledPaumé, je dois aller en visite dans un patelin paumé. Plus exactement, dans un recoin d'un hameau d'un patelin paumé.

Je vais les voir toutes les deux, elle a environ 70 ans, et sa fille handicapée, qui a une quarantaine d'années. Elles ont toujours vécu toutes les deux, le père est parti depuis belle lurette.

« Oui je vois Saint Pierre... quand j'arrive par la route de BledPaumé ?

- ah ben par la route de BledPaumé c'est facile, c'est sur la gauche, vous verrez c'est facile, y'a un gros arbre. (oui c'est vrai qu'en pleine campagne, c'est rare)

- mais il faut que je traverse Saint Pierre ?

- Mais naaaaan !!! (suis-je bête) C'est une route sur la gauche, avant Saint Pierre.

- Bon d'accord, donc je pars de BledPaumé, je prend direction Saint Pierre, mais avant Saint Pierre je prend à gauche. Et là c'est facile à trouver, y'a plusieurs maisons ?

- Ben une fois là c'est facile, c'est la première maison à gauche, y'a un arbre. »

 

Je prend les dossiers papiers, parfois le médecin que je remplace fait un petit schéma pour indiquer le chemin, et il note les indemnités kilométriques. Mauvaise pioche, pas ce coup là.

Après une dizaine de kilomètres, avant d'arriver à Saint Pierre, je me met au pas, je fais ralentir les tracteurs, je scrute sur ma gauche, je prend une route qui tient plus d'un chemin, mais qui a l'air d'arriver quelque part. J'aperçois un groupe de maisons. Pleins de gros arbres. Et aucune maison à gauche, elles sont toutes à droite.

Pour une fois, il n'y a personne pour demander mon chemin.

 

Alors je scrute les boites aux lettres. Je dois m'arrêter et ouvrir la fenêtre. C'est une toute petite boîte rouillée, sur un vieux portail en bois branlant, mais c'est bien le bon nom qui est gravé à la main.

Il n'y a pas de place pour se garer, alors je laisse la voiture sur le chemin. De toutes façons personne ne passe par là, je crois qu'il n'y a plus rien au bout.

C'est une vieille maison. Enfin un bout de maison. De l'extérieur, on dirait une grange en ruine. Pour accéder à la porte on traverse un jardin qui tient plus du champ, il y a des clapiers délabrés au milieu.

Je grimpe quelques marches, frappe et rentre sans attendre la réponse. Parce qu'en général il n'y en a pas. Je franchis le rideau stop-mouches, les perles de bois s'entrechoquent. En réalité, il stocke les mouches à l'intérieur, ça vrombit autour de moi.

 

Elles m'attendent, je pose ma sacoche sur la table, dans l'une des deux pièces de leur logement.

Dans la pièce du fond, il y a le lit de la fille, et des toilettes séparées je crois.

Dans la première pièce, il y a le lit de la mère, un lavabo/évier, une cuisinière, un poil à bois, une petite table en bois, 4 chaises.

 

Je suis à peine arrivée qu'elles se déshabille, les tabliers à carreaux, les robes, les jupons, les maillots de corps. Au fur et à mesure, l'odeur de la sueur emplit la pièce. Je les examine, je refais leurs ordonnances. Elles veulent m'offrir à boire. Je me sens obligée d'accepter, parce que pour une fois j'ai le temps avant ma prochaine consultation. Mais pour une fois je n'ai pas trop envie de m'attarder.

Le sourire qui éclaire leurs visages quand j'accepte me confirme que j'ai bien fait. Avoir le docteur à leur table quand même. Elle pose devant moi un vieux verre en pyrex, comme ceux qu'on avait à la cantine, dans lequel on lisait notre âge. Elle n'a que du sirop de pêche à m'offrir, avec de l'eau du robinet, elle s'excuse. Par réflexe je lui répond que ça ira très bien. Et d'ailleurs c'est vrai, il faut chaud, et ça va très bien.

Elle ouvre une boîte de gâteaux secs et insiste. J'en prend un. Il est vraiment sec. Je me force à finir. On entend les mouches voler, au sens propre comme au figuré.

 

Elles sont gentilles, mais elles n'ont pas inventer le fil à couper l'eau tiède ; la conversation est limitée. Je leur demande les aides qu'elles ont à la maison. Les choses ont l'air bien organisées.

Je suis contente finalement d'être restée quelques minutes avec elles, mais je finis par prétexter une visite imaginaire à faire pour m'éclipser. Je les remercie chaleureusement pour le verre.

Je passe le rideau à mouche, puis la porte.

Dehors j'ai l'impression de respirer à nouveau. Je vois les collines verdoyantes du BledPaumois et je souris, comme à chaque fois. C'est magnifique.

 

La pauvreté et l'isolement de ces femmes ne me sautent aux yeux que lorsque j'atteins la voiture, alors que c'est la première chose que j'aurais vu si elles avaient vécu dans un minable HLM en ville.

La misère est-elle plus acceptable, quand elle est entourée de beaux paysages ?

 

J'ai eu l'impression de passer d'un monde à un autre en retournant au cabinet, et au final, nous sommes probablement le seul lien qu'il leur reste avec le reste du monde.