L'habit ne fait pas le moine...
… mais il fait le médecin.
Enfin si on écoute ma mère.
Qui semble garder l'image du médecin « notable du village » qui se doit d'avoir un certain standing et une certaine allure.
Je m'en suis vite rendu compte, lors de certaines situations... cocasses (pour ne pas dire carrément-honteuses-que-j'ai-eu-la-loose-de-ma-vie).
GrosseVille, première année d'internat.
L'air se fait plus frais, et j'ai oublié mon manteau à Trouville. J'appelle donc Mère, qui doit justement passer à GrosseVille le lendemain.
« - Ton manteau... la parka beige là ?
- Et ben oui, mon manteau quoi, j'en n'ai qu'un.
- Nan mais le vieux machin dégoûtant là ?
- Ben c'est vrai qu'un coup en machine ça lui ferait pas de mal mais...
- Mais elle est trouée !
- La brûlure de cigarette là ? Mais on la voit à peine...
- Non.
- Non quoi ?
- Non tu peux pas mettre ça.
- Ben... si, c'est mon manteau quand même.
- Non. Non.
- Mais... mais j'ai froid moi ! Amène moi mon manteau.
- Non je peux pas.
- … »
Là j'ai senti qu'il y avait vraiment un blocage, et qu'elle ne rigolait pas. Il fallait débloquer la situation.
«- Mais Maman, c'est mon manteau...
- Nan mais t'es médecin, tu peux pas mettre ça.
- Mais Maman, je consulte pas en parka, c'est pour traverser la cour de l'internat jusqu'à l'hosto, c'est bon !
- …
- …
- Faut au moins que je la lave. »
Le lendemain midi, mon manteau lavé devait m'être livré à l'internat. Malheureusement, la faute à une césarienne traînante, je n'étais pas là lorsque Mère est arrivée à l'heure du repas. Ne me voyant pas, elle interpelle donc la première personne qu'elle croise. A savoir le chef de service de cardiologie. Qui retourna dans la salle commune où mangeait l'ensemble des internes et des médecins du CH pour demander si « Docmam était là parce qu'il y a sa maman qui lui ramène son manteau ! »
Au milieu de l'hilarité générale, une de mes cointernes se dévoua pour récupérer le paquet, à laquelle ma mère précisa qu'elle avait recousu le trou de la cigarette et qu'elle l'avait lavé, ce pourquoi il était encore un peu humide.
Inutile de préciser que j'en ai entendu parler longtemps.
Quand j'ai eu besoin d'un sac de vrai docteur pour mes stages en libéral et mes premiers remplacements, Mère a déniché une sacoche dont mon père ne se servait pas, et qui me dépannerait transitoirement, le temps d'acquérir une VRAIE sacoche de docteur. Qui ressemble évidement à ça :
Malheureusement pour elle, ma sacoche transitoire me va très bien pour le moment. Elle orne même ce blog.
Je m'étonne presque qu'elle n'ait pas suggéré qu'il faudrait peut être que j'investisse dans une Mercedes, parce que ça faisait un peu pouilleux de faire ses visites en 206-pourrie, pleine de rayures et de gnons.
Le message était clair, j'avais intérêt à pas lui faire honte quand je venais travailler à Trouville. La plupart du temps, je n'avais pas non plus d'efforts démesurés à faire, je m'habille naturellement de manière décente, il faut le reconnaître. Je ne m'habille pas au cabinet comme si j'étais en vacances à la mer, et je pense que ça serait pareil quel que soit mon métier.
Mais au moindre faux-pas, Mère est là. Comme cette fois où j'avais mis intentionnellement ma vieille veste en cuir, parce qu'une veste en cuir, ça doit sûrement faire docteur selon les critères de ma mère.
« - Tu vas quand même pas mettre ça ?
- Ben c'est une veste en cuir ! Ça fait classe non ?
- Mais elle est tout élimée !!
- Ben elle commence à être vieille, ça fait vintage...
- Non ça fait moche, et pouilleux. »
Privée de ma parka beige et de ma veste en cuir, il a bien fallu que je rachète des manteaux.
Et ce matin, c'est avec une pointe d'appréhension que j'ai boutonné mon jean. Le fameux jean boyfriend acheté il y a pas longtemps, et déjà détesté par l'Ours (ça te fait pas des belles fesses).
Et ça n'a pas manqué, ce midi, avant de même de dire bonjour, elle a fixé mon pantalon.
« - T'es quand même pas allée travailler comme ça ?
- (telle l'ado se rebellant) Ben si, et trucs de ouf, les gens sont pas partis en hurlant. Et en plus j'avais des Converses (et toc)
- (haussant les épaules) Non mais tu vas pas garder ça, c'est bien pour rester à la maison, pas pour aller bosser.
- Mais arrête, c'est pas déchiré non plus, les gens ils sont pas choqués...
- Bien sûr que si.
- Et ben je demanderais à mon remplacé « ça va ? Pas eu trop de retours négatifs de mon jean ? »
Là dessus elle n'a rien répondu, même si j'ai cru qu'elle m'empêcherait de retourner au cabinet dans cette tenue déplorable.
N'empêche, si j'insiste demain et que je récidive, je crains de me faire virer de chez elle et devoir manger sur le trottoir.
Je crois que le bon repas va gagner sur ma volonté de m'affirmer sur l'autorité maternelle.
Commentaires sur L'habit ne fait pas le moine...
- J'adore, vraiment. Chez nous, c'est une caricature tellement les caractères "classiques" homme/femme sont inversés : je m'habille avec ce qui me tombe sous la main, je suis incapable de dire spontanément que ce pantalon et ce T-shirt ne vont pas ensemble, je porte mes vêtements jusqu'à ce qu'ils tombent en ruines tellement je déteste le shopping, et en plus je laisse traîner mes affaires à peu près partout. Mon mari fait toujours attention à la façon dont il est habillé, il est très ordonné et me reproche régulièrement mon bazar. Depuis que j'habite avec lui, pourtant, je range un peu plus... et je lui demande ce qu'il pense de ma tenue avant de sortir.
- Et là je me rappelle du "standing" et de "l'allure" qu'on avait, externe, à l'hôpital.... les sarreaux à manches longues informes sans poches toujours en taille 5 alors que fais du taille 2... la classe ultime. T'inquiète, tu n'es pas seule
Je n'ai abandonné la blouse blanche que pour adopter l'uniforme jean-pull en toute circonstance, avec des baskets. (ta photo me fait penser à moi-dans-la-glace le matin). Ma sacoche ressemble à la tienne, celle de la bannière. Il faut croire que les généralistes ne sont plus ce qu'ils étaient
(encore un coup de la féminisation de la profession, chuis sûre!)
- On doit être soeurs cachées, je vois que ça.
Avec ma mère, on a fait la paix depuis le début de ma carrière pro, puisqu'en quittant la maison il y a 15 ans, je lui avais interdit ne fût-ce que d'entrer chez Damart avant ses 70 ans. Loupé. J'avais à peine le dos tourné qu'elle a fauté. Alors, moi aussi. On est quittes, elle dit plus rien (notamment sur mon addiction aux chaussures). - Perso, je fais le minimum vital vestimentaire : pas sale, pas trop décolleté (je travaille avec des personnes âgées quand même!), pas trop court et surtout, pratique! Mais bon, on demande pas à une auxi d'être très classe non plus, j'ai beaucoup moins de pression! (ce qui m'arrange, vu que ça me gonfle prodigieusement!)
- Moi aussi, je consulte en pantalon large (ça aère), en Converse (on a moins mal au pieds à force de piétiner), et la chemise qui sort du pantalon (aération, encore), parfois pas repassée (pas le temps
). Et les patients, ils viennent encore !
Et quand j'étais petit, j'allais en stage à l'hôpital en tenue de bloc, on se salit moins (et puis l'été, hein, chemise-pantalon-blouse en coton triple épaisseur, fait chaud). D'ailleurs, les infirmières apprécient les médecins qui ont une tenue propre à l'hôpital...





