Devant le lycée pas loin de chez moi, ils ont construit un gros dos d'âne depuis, au niveau du passage piéton. Et à chaque fois que je passe dessus, 2 à 4 fois par jour en moyenne, j'y repense.

De moins en moins fort mais toujours. Des flashs. Des images, des sons.

 

Dernières semaines à l'hôpital, dernière garde aux urgences. Cette ambiance si particulière en arrivant. Pourtant à vue de nez, tout semble habituel. Des malades en salle d'attente, des malades dans les box, des gens qui s'affairent dans les salles et les couloirs. Mais ce je-ne-sais-quoi d'un peu oppressant qui te fait comprendre qu'il s'est passé quelque chose. Des mines un peu plus fermées peut être. Moins de bruits, des chuchotements ici ou là.

Je suis arrivée juste après la bataille. Une ou deux minutes seulement. J'ai regardé par la petite fenêtre du box, poussée par cette curiosité morbide qui nous habitent tous plus ou moins, celle qui crée des bouchons sur l'autoroute en sens inverse de l'accident ; celle qui fait que même si on peut rien faire, et surtout si on peut rien faire, on s'approche, pour avoir vu, pour être là, comme pour participer à l’événement, tout morbide qu'il soit. « J'étais là. » « J'ai vu. »

 

Ils débranchent les appareils, ils nettoient le sang partout. Je rentre dans la pièce et je m'approche. Je range quelques compresses, comme pour justifier ma présence inutile. Je le regarde. Étonnamment, rien ne transparaît sur son visage, à part son teint blanc. Il a l'air apaisé. Ses artères sont vides, ils n'arrivent pas à faire de prélèvements. Alors l'un des médecins, en dernier recours, pique au pif dans le poumon. Tout le sang est là. Il fait une plaisanterie, je souris de façon réflexe, c'est probablement sa façon à lui de dédramatiser et de prendre du recul. Je finis par sortir, pas par envie, mais parce que je n'ai vraiment rien à faire là.

Parce que le tableau des personnes à voir se remplit de plus en plus. Alors à contre cœur, je prends le premier dossier et je fais ce que je suis sensée faire. Parce qu'on est professionnel, que nos émotions ne doivent pas influer, que les autres patients n'ont pas à en supporter les conséquences tout ça tout ça. En ressortant du box, je m'installe sur un des ordinateurs de travail, juste de l'autre côté du mur. De CE mur.

Toutes les têtes se tournent à un moment, il y a des chuchotements. C'est lui. Lui, c'est le médecin qui est est intervenu, qui est parti avec le SMUR, qui a posé des drains, qui a intubé, qui a essayé, même si il savait au fond, que c'était plus la peine ; et qui vient d'aller se changer pour enlever sa tenue ensanglantée.

Lui, ce jeune chef des urgences, qui vient de respirer un grand coup et qui se dirige vers la salle d'attente pour aller chercher la famille.

 

Je baisse la tête et me concentre sur mon écran. Le silence est devenu encore plus pesant, étouffant. Le silence qui précède la tempête.

Mais intérieurement, je sens cette boule là, dans ma poitrine.

Ils passent en se soutenant mutuellement, à quelques mètres de moi.

Je feins de me concentrer sur mon dossier mais je ne peux pas m'empêcher de leur jeter un coup d'oeil.

Ils rentrent dans la pièce.

J'inspire doucement, j'écris quelques mots.

Les cris attendus retentissent. « NOOOOOOONNNN !!!!!! NOOOOOOONNNN !!!! MON BEBE !!!!! NOOOONNNN !!!!!!!!!!! »

Pleurs déchirants.

Mes doigts dérapent sur le clavier. J'avale ma salive. A côté de moi, ma collègue penche la tête en arrière.

Une voix d'homme maintenant. « PUTAIN !!! IL AVAIT QUE 14 ANS !!! IL AVAIT QUE 14 ANS !!! JE VAIS LE TUER !!!!! » Un coup retentit dans le mur mitoyen qui nous sépare.

Je sursaute.

Celui qu'il veut tuer, c'est le conducteur du poids lourd, en état de choc quelques salles plus loin. Qu'on a dû faire arriver par une autre entrée, pour éviter qu'ils ne se croisent.

Un autre coup de poing dans le mur. Ce coup ci j'ai vraiment cru qu'il allait traverser.

Je ne peux pas rester là, je ne peux pas.

Je me dirige un peu plus loin, dans la salle de repos, je prend un verre d'eau, pour avoir l'air de faire quelque chose.

Ma collègue rentre à son tour, elle prend un verre également. Nous ne sommes dupes ni l'une ni l'autre, ce n'est pas la soif qui nous amène ici. Cette pièce, c'est un peu un sas de décompression, là où on vient quand on n'en peut plus, quand on veut faire une pause, ou tout simplement glander. Mais pour pas avoir l'air de glander, on prend un verre d'eau, ou de café quand il y en a. Elle devrait être chez elle d'ailleurs, elle a fini sa garde quand je suis arrivée, à 18h30. Mais elle n'a pas réussi à partir tout de suite. Pas comme ça, juste après ça.

 

Le verre d'eau fini, il a bien fallu y retourner. Les cris et les pleurs ont duré jusqu'à minuit, dans la salle 5, résonnant dans tout le service.

La boule au ventre, beaucoup plus longtemps.

 

Sur l'arbre, à côté du passage piéton, il y a une plaque, des fleurs, des peluches. Un an et demi après, toujours.

Je ne suis pas les dizaines de camarades de classe qui l'ont vu passer sous les roues du camion à quelques mètres d'eux.

Je ne suis pas l'infirmière du lycée qui s'est précipité immédiatement pour faire de – malheureusement vains – gestes de secours.

Je ne suis pas le chauffeur du camion, qui a redémarré sans voir ce dernier garçon qui arrivait en courant et qui a cru pouvoir passer, et qui a juste senti quelque chose sous sa roue.

Je ne suis pas les pompiers ni l'équipe de SMUR.

 

Et pourtant à chaque fois que je passe, je revois son visage, j'entends les pleurs, les cris.

Et pourtant je ne suis que la fille qui est arrivée juste après.