Je la presse, comme tous les matins ; parce qu'on est en retard, comme tous les matins, mais ça elle ne comprend pas, alors elle joue à cache-cache. Mais ce matin, c'est moi qui doit la déposer.

Je roule vite sur la voie express, mais pas trop, parce que j'aime pas conduire, et en plus il pleut. Alors je serre les mains sur le volant, parce que je suis la reine de l'aquaplanning, et qu'en plus elle est derrière dans le siège auto.

Quand j'arrive il n'y déjà plus de place pour se garer, ça vaut bien le coup d'avoir un super caducée pour se garer gratos, si on ne peut même pas se garer.

Je rentre, les secrétaires m'accueillent avec des regards désolés, j'aurais été à l'échafaud j'aurais ptet eu le même regard de leur part, du coup ça m'énerve. Elles m'énervent souvent en fait, mais elles sont là et nous déchargent pas mal, alors je ne vais pas me plaindre.

Elles m'annoncent que mon planning est plein, alors qu'est-ce qu'on fait ? Ben rien, mon planning est plein, j'aurais pas le temps d'aller pisser de la journée déjà alors qu'est-ce qu'elles veulent que je fasse ? Je sais qu'elles aimeraient que je leur dise de rajouter des RDV jusqu'à 21h, et dans 10 minutes, une fois que ça sera de nouveau plein on fera quoi hein ? Alors non, il faut bien dire non à un moment.

Quand j'arrive au premier étage, je comprends pourquoi il n'y avait plus de place de parking, ils sont tous là, ça déborde de la petite salle d'attente, le silence se fait, et ils me regardent tous. Un mélange de « enfin la voilà » et de « ah zut c'est une remplaçante ».

Je rentre dans le bureau, je referme la porte et je souffle. Je sais qu'il faudra que je la réouvre, ils m'attendent tous avec leurs yeux. Mais j'ai un coup de fil important à passer, et je sais que si je ne le passe pas tout de suite je n'aurais jamais le temps de le faire. J'essaie 3 numéros, je finis par tomber sur quelqu'un, j'attends encore 3 minutes pour m'entendre dire que en fait non, mon interlocuteur n'est pas joignable, que lui me rappellera quand ça lui chantera. Sauf que moi je dois le joindre avant midi, mais comme d'habitude moi on peut me déranger n'importe quand mais quand il s'agit de l'inverse...

Je souffle un coup, je vais ouvrir la porte il est déjà 9h20 et il y a 20 personnes derrière la porte, ça déborde dans la salle d'attente de l'associé, mais je sais que cet après midi ça sera l'inverse.

Pleins de gens, de tous âges, des enfants pas mal, parce que mercredi c'est le jour des enfants, mais ce sont 2 hommes qui se lèvent et qui rentrent en premier.

Ils sont polonais, l'un deux parle français, l'autre est en France depuis une semaine il m'explique que son pote ne voit plus de l’œil, depuis qu'il s'est pris un bout de fer dedans sur le chantier. Il y a 2 jours.

Je l'installe, je fouille, je râle, je ne trouve pas les produits dont j'ai besoin, je soupire, je sors – ouh là là tout le monde – je descends, je ne trouve pas non plus, j'en pique à l'associé, je re-rentre, ils me regardent tous encore.

J'anesthésie son œil, et je vois le bout de ferraille impacté dans sa cornée. Depuis 2 jours il a le temps de s'incruster, il ne part pas avec un simple coin de compresse ou un coton tige. J'attrape une petite aiguille et tangentiellement à son œil je gratte doucement. Ce fichu bout de ferraille s'en va enfin. Quelques gouttes de fluorescéine me rassurent sur l'état de sa cornée.

J'explique, les collyres, la surveillance, la nécessité de voir un ophtalmo en urgence si ça ne va pas mieux rapidement et puis un flash – j'allais oublier, d'habitude je ne contrôle pas toujours mais là va savoir – et il n'est évidement pas à jour pour son vaccin anti tétanique, alors je réexplique, le sérum, le vaccin, et il traduit.

Et puis ce dont je me doutais : il n'a pas de couverture sociale en France évidement, et pas d'argent pour payer. On discute de la marche à suivre, on fait une feuille de soins qui ne sera probablement jamais envoyé en Pologne, pour une consultation qui ne sera jamais payée. Je lui explique qu'il devra payer à la pharmacie. On regarde ensemble le prix de l'ordonnance. Il a assez pour se payer les collyres, les vaccins il fera pas.

 

Il est 10h, j'ai vu une personne. Gracieusement en plus, mais c'est pas ça qui m'emmerde le plus.

C'est un vieux monsieur qui se lève ensuite. Les bébés n'ont pas de chance, un vieux, c'est hyper-matinal, ils sont imbattables sur le sans-RDV.

Des renouvellements, des rhumes, plein de rhumes, je ne sais pas pourquoi ils viennent tous avec leur goutte au nez, j'essaie de résister à donner du débouche-nez et des antibios à tout le monde pour que ça passe plus vite. Pas le rhume non, juste la consultation. J'arrive pas à prendre le temps d'expliquer, que c'est rien, qu'il n'y a qu'à se moucher, parce qu'ils sont tous derrière la porte encore.

Pendant que l'un se rhabille, j'essaie de récupérer les résultats de biologie que j'ai demandé pour une jeune femme hier. Sûrement une trachéite, mais atypique, je veux être sûre que ça ne soit pas une péricardite... pas de résultats et dans un coin de ma tête ça clignote, est-ce qu'elle a eu un souci, est-ce qu'elle est allée aux urgences, pourquoi j'ai pas ses résultats ?

Des jumeaux de 1 an ensuite, avec des vésicules partout, les parents pensent que c'est la varicelle, mais j'annonce fièrement que c'est un syndrome pied-main-bouche, je leur déniche même une vésicule sur la langue pour prouver mes dires. Je suis fière et y'a pas de quoi, parce que c'est fréquent, facile à diagnostiquer, et pas grave. Mais ça fait toujours son petit effet bizarrement.

Je reconnais le patient suivant, je l'ai déjà vu il y a deux jours mais je ne sais plus pourquoi. Dans tous les cas il était pas prévu qu'il revienne. « Ca ne va pas mieux » me dit-il d'une drôle de voix, et ça y est je me souviens : une grosse angine, un truc énorme, rouge, blanc, limite noirâtre, j'avais jamais vu ça, mais ça ressemblait pas non plus aux angines spécifiques que j'ai vu que dans les livres non plus, et bien sûr mon prélèvement était négatif... Je l'avais mis sous antibio à grosses doses en lui prescrivant un prélèvement en labo. Mais il ne l'a pas fait et ça ne va pas mieux. Et au fond de sa gorge c'est Beyrouth ça a triplé de volume c'est monstrueux. Il faut qu'il voit un ORL en urgence. Les deux premiers numéros que je fais ne sont plus attribués, le troisième me renvoit sur un quatrième, qui me dit que l'ORL n'est là que le matin, et en même temps le patient me dit qu'il n'a pas de permis et que personne ne peut l'emmener (mais rhaaa pourquoi les choses ne sont pas simples des fois). Finalement il a un rendez-vous à 14h et sa mère l'emmènera, et même si je ne vois pas d'autres choses à faire, je croise les doigts pour que je ne l'envoie pas pour rien et que l'ORL ne me rit pas au nez. J'espère que c'est bien un abcès, pas pour lui, juste pour moi, pour la satisfaction de ne pas m'être trompée.

Le téléphone sonne, la secrétaire me dit qu'un patient vient de se présenter, il fait une grosse allergie, et c'est moi qui suis d'astreinte. J'hésite, mais je ne veux pas le faire monter et passer devant tout le monde alors j'irais le voir en bas. Si il y a besoin, j'aurais les médicaments nécessaires en plus. Je commence à faire le courrier pour l'ORL, mon portable sonne, c'est un médecin de Grosseville qui vient de se casser la jambe, qui a besoin d'un remplaçant pour 6 semaines, une fois de plus je dis non, je transmets les numéros de mes collègues. Je suis encore au téléphone sur mon portable quand le téléphone fixe ressonne.

C'est Mme Ledos, que j'ai vu hier et pour laquelle j'ai pris un RDV chez le rhumato, devant elle. Je lui avait déjà expliqué qu'un mois de délai, c'était franchement pas mal, et que je ne pourrais pas faire mieux. Mais elle rappelle pour me demander de rappeler encore, pour avoir un rendez-vous plus tôt. Je refuse. Peut être que je pourrais avoir un rendez-vous plus tôt, si au moins c'était urgent. Mais là obtenir un rendez-vous en urgence pour un mal de dos depuis 6 mois, c'est pas crédible.

Je finis enfin ma lettre pour l'ORL et attrape mon sac pour descendre voir mon urgence... j'ose à peine dire aux parents qui se lèvent avec leur 2 petits de se rasseoir « mais je reviens je reviens ». Le père ne cherche même pas à cacher à quel point il fait la gueule. Arrivée en bas je comprends que mon urgence n'est ni plus ni moins urgente que les autres, il s'est fait piquer il y a 3 jours sur la main et le pied et ça gonfle de plus en plus. La consultation sera rapide, les ordonnances faites à l'accueil et... et il souhaite payer par carte bleue, je vais être obligée de le faire monter dans mon bureau ou se trouve le lecteur CHIOTTE.

Ça ne loupe pas, à peine mon allergique entré dans le bureau, la carte bleue dans le lecteur, ça frappe à la porte. Un peu fort. J'entrouve, je commence à dire « je passe juste la carte du Monsieur j'arr....

- Non mais je peux savoir ce qu'il passe là ? C'est quoi ce bordel ?

- Je fais juste pay... »

Il pousse la porte, il s'énerve, il insulte le patient qui baisse la tête, il le pousse, j'essaie de le calmer, il gueule que ça fait 2h et demi qu'ils sont là avec des petits, que l'autre il a pas l'air si mal que ça, sa femme essaie de le calmer et puis je comprends que quoi que je dise ça ne servira à rien. J'ai envie de lui crier dessus moi aussi, de lui gueuler que je ne le retiens pas s'il est pas content, que j'ai assez de boulot comme ça pour ne pas me coltiner en plus des connards qui me gueulent dessus, mais bien sûr je ne dis rien, parce que ça ne se fait pas, et ça n'arrangerait pas les choses, et il y a ses enfants là.

Ses enfants qui au final n'avaient qu'un rhume, en plus. Il se calme un peu, sa femme s'excuse pour la 23ème fois, ils ne comprennent pas ce système où on fait attendre au lieu de donner des rendez-vous, je n'aime pas non plus mais je n'y peux rien.

 

Je ferme enfin la porte, je n'ai pas vu tout le monde je le sais, il y en a qui sont partis à cause de l'attente.

 

Je mange rapidement, je dois partir en visite, et il pleut, et ça me gonfle, j'ai bien fait de pas mettre mes bottes en nubuck tiens.

Mr Bourru est vieux, plein de pathologies et ne suit évidement aucune des recommandations qu'on peut lui faire. Il boit, il fume, il est tout pourri de partout mais là... il n'a rien de particulier. Il me montrer ses jambes, la crème qu'il met dessus... tout va bien. Sa femme expédie la consultation, me paye, et m'explique qu'il avait juste envie de voir le médecin, et quand il veut quelque chose... il tape du poing sur la table. Je me dis qu'il ne tape peut être pas que sur la table. Je l'écoute un peu, je lui souris, lui dit que c'est pas grave. J'hésite entre être énervée de cette visite inutile, et heureuse que ça prenne aussi peu de temps.

Je file à l'hôpital, c'est ma pause, mes super infirmières me servent un café pendant qu'elles m'informent des derniers événements concernant mes patients. Je ne passe pas tous les voir, je vérifie les bilans, organise les sorties, rien d'extraordinaire aujourd'hui, je devrais arriver à l'heure pour mes consultations, j'ai même le temps de lire le courrier.

Mon premier patient n'est pas encore là qu'il n'y a plus de place de libre dans les salles d'attente, bon courage DrAssocié.

Les consultations de l'après-midi s'enchaînent avec une simplicité déconcertante. Le stress retombe, j'ai le temps. Je parle contraception, je fais des renouvellements, des vaccins, des certificats. La salle d'attente se vide petit à petit chez l'associé aussi. A 18h15 un coup de fil : elle a rendez-vous demain matin mais là elle a vraiment mal là en bas, depuis un rapport, et elle se voit pas passer la nuit comme ça. Comme la secrétaire n'est plus là, c'est moi qui décroche, et comme je suis nulle en régulation, je dis oui. Au final une fois devant moi, le discours change, et je comprend vite qu'elle a une classique petite mycose qui pouvaient évidement attendre demain.

Et une fois de plus je me suis fait avoir, les patients savent y faire quand ils veulent quelque chose.

Je la fais sortir, je jette un coup d'oeil, il reste 2 patients, je leur demande qui est leur médecin habituel, ce n'est pas moi. J'hésite... boarf ils ne sont plus que deux, l'associé devrait s'en sortir.

Je récupère les examens biologiques, je fais la compta, je laisse un mot à ma collègue demain pour cette dame qui n'a plus la CMU mais qui n'avait pas prévu de payer, il faut qu'elle repasse.

Je sors enfin, je ferme le bureau à clé, je monte dans la voiture je démarre et... putain de chiotte, j'ai oublié d'éteindre la lumière. Je garde la voiture, je remonte vite fait, je réouvre, je ferme la lumière, je referme, je ressors je remonte dans la voiture.

Je n'aime pas conduire. Je n'aime pas conduire quand il pleut. Je n'aime pas conduire quand il pleut la nuit.

 

 

 

Alors tu vois, je n'ai de spécial à raconter, et c'est pour ça que je ne parle pas ce soir. Il ne s'est rien passé d'exceptionnel, je n'ai tué personne, je n'ai pas sauvé de vie. Il n'y a eu ni plus ni moins que mon boulot, une journée comme une autre, un peu plus chargée que la moyenne, 32 patients ça fait une grosse journée quand même.

Je ne suis pas fâchée, je n'ai rien contre toi, je ne t'en veux pas, au contraire, tu t'es occupé de ta fille et tu as fait des spaghettis carbonara que tu m'amènes directement sur le canapé ; tu fais tout ce que je ne peux pas faire ces jours-là.

Juste je suis comme ça, je ne suis pas très démonstrative, je n'ai pas envie de rentrer et de te parler de toutes ces choses qui n'ont rien de très intéressant et que je n'ai pas envie de raconter. Je n'ai pas envie d'entendre ton avis quand tu crois m'aider et que tu m'expliques comment j'aurais du faire, ou ce que j'aurais dû dire.

Là tu vois, je ne suis pas fâchée, je veux juste me blottir sous mon plaid sur mon canapé, me vider la tête et sniffer les cheveux de Tétarde qui sent si bon, avec cette odeur si unique qu'elle a.

Tu es là, à côté, je n'ai rien besoin de plus.

Laisse moi me poser, me vider, laisse moi le temps, et tu verras, tout à l'heure je viendrais peut être me blottir dans tes bras.