Le réveil sonne, trop tôt bien évidement. Je me tourne et vient me blottir contre l'Ours. Ses ronflements confirment que ma tentative de câlins matinaux est un échec. Ou il a tout simplement compris que comme tous les matins ce n'était qu'un prétexte pour repousser l'heure fatidique où il faudrait que je m'extirpe de la couette.

Je pose mes deux mains sur ce ventre qui change de forme. Au grand étonnement de ma sage-femme je ne te sens pas bouger, petit squatteur. Il est tôt encore, mais je culpabilise bêtement de ne pas être capable de sentir ses petits mouvements. J'ai hâte. Ça m'aiderait.

 

Mon thé, premier geste indispensable de ma journée. Entendre la bouilloire chauffer pendant que je regarde l'esprit embrumé la ville s'éveiller et les phares des plus matinaux que moi sur les routes. Phase incompressible de ma préparation, même si je suis en retard, je mets mes deux mains autour du mug chaud, et je sirote prudemment. Plaisir solitaire, alors que je m'aperçois que je ne prend plaisir à un café qu'accompagnée.

 

Demi zombie, je rentre sous la douche. Je savoure l'eau brûlante qui ruisselle le long de mon dos. Je savoure au maximum, avant de vivre le deuxième moment le plus horrible de ma journée après le sortir de la couette : le sortir de la douche.

 

Je passe devant la porte entrouverte de la chambre de Tétarde. Dans le lit une frimousse ensommeillée me fixe avec de grands yeux, pouce dans la bouche. Je la rejoins sur son petit lit, elle au moins accepte mes câlins du matin. Dialogue chuchoté.

 

« Où tu vas maman ?

- au boulot

- mais nan moi ze veux pas, ze veux tu restes...

- ben oui mais je peux pas, il faut que j'aille travailler un peu. (oui un peu quand même)

- mais t'as dézà été, le boulot c'est qu'UNE fois ! (elle est trop habituée à mes périodes creuses de remplacement celle-là, elle va finir par donner raison à Marisol qui trouve que nous ne travaillons pas beaucoup)

- ben non des fois c'est plein de fois.

- tu vas soigner des gens ?

- Oui.

- Mais tu vas rentrer ?

- Bien sûr, je rentre toujours.

- Moi quand z'étais grande, j'allais être un docteur. »

 

Sourire. Si tu savais.

 

« Maman, quand t'allais être la maman du bébé, t'allais être encore ma maman ?

- Bien sûr. Je serais toujours ta maman. »

Un grand sourire illumine ton visage, mon cœur se fend.

 

Je t'accompagne à la cuisine, coup d’œil à l'horloge. J'ai le temps vite fait de te servir ton petit déjeuner. Tu grimpes sur une chaise trop grande pour toi, habillée d'un pyjama lui même trop grand. Petite chose aux jambes retroussées sur ta grande chaise, ton visage plus que jamais enfoui sous tes folles boucles blondes décoiffées. Je fond.

Tu manges gentiment pendant que je finis de me préparer. Autant laisser quelques instants de sommeil de plus à l'Ours qui récupère de 2 courtes nuits de garde.

 

La main sur la porte, ma nouvelle sacoche de vrai docteur à l'épaule, je la regarde une dernière fois, avec comme tous les jours cette sourde et bête impression de l'abandonner, toute seule dans sa cuisine, sa petite tête dépassant tout juste de la table.

 

« Attends Maman, ze t'ai pas fait un bisou ! A toute à l'heure ! »

 

 

Dans la voiture, je vois le pâle soleil d'hiver éclairer les collines du GrosseVillais, dont seul le sommet dépasse des brumes matinales.

Je souris.

Ça y est.

Je suis réveillée.

La journée peut commencer.