Devant moi, la mélodie des flûtes répond à celle des hautbois et clarinettes. Il n'y a qu'eux qui jouent, mais c'est tout l'orchestre qui les accompagne silencieusement.

Chants et contre-chants. Les cascades cristallines de notes s'entrecroisent, aériennes.

 

Depuis que je les connais, ils ont grandis, et moi aussi. Voilà 15 ans que nous jouons ensemble.

Oh l'orchestre a bien évolué depuis. Il y a 15 ans, j'étais la petite dernière arrivée, et une des plus jeunes. Aujourd'hui, si je ne suis pas la plus vieille, je suis l'une des plus anciennes.

 

Au premier rang, Lucie attaque son solo. Sa fille a maintenant 4 ans. Elle a été la première. La première de mes amies à avoir un enfant. Celle qui nous fait rendre compte tout à coup que oh-là-là-on-a-veilli-mais-tu-te-rends-compte-on-a-connu-nos-premiers-flirts-ensemble-c'est-fou-ça.

 

Les saxophones se rajoutent à l'ensemble des bois. La pression monte doucement, ainsi que la nuance. Des frissons commencent à apparaître dans mes mains.

 

Mon premier flirt justement, Julien. A mon exact opposé dans l'orchestre. Passé le malaise qui a logiquement suivi notre rupture, nous prenons toujours autant de plaisir à jouer ensemble. Nous avons grandi, chacun de notre côté, mais malgré tout ensemble.

Lors de d'un des repas qui rythment nos journées de répétition, il s'est amusé à regarder qui dans l'orchestre n'était pas sorti un jour ou l'autre avec l'un des membres attablés. Dans un grand éclat de rire, nous nous sommes rendus compte que bien peu de mains se levaient.

Nous nous sommes connus enfants, nous nous retrouvons maintenant en adultes, naissances et mariages ponctuent nos rencontres. Non loin de moi, sur le rang du fond, Nico redresse son tuba. Il se prépare doucement. Je souris en repensant à ces échanges de sms qui n'avaient abouti à rien, lorsque nous étions ado. Finalement il a trouvé son bonheur avec Caroline, quelques sièges devant. Cet été, ils sont venus à mon mariage, à quelques jours de la naissance de leur deuxième enfant. Il y a quelques semaines, j'étais au leur, enceinte moi aussi de ma squatteuse.

 

Le rythme entêtant des saxophones ténors rend la tension palpable. Fébriles, nous embouchons doucement nos instruments. Nous, le rang du fond. Les gros. Les basses, au sens large.

Le crescendo, amplifié par l'entrée de la caisse claire, prépare notre arrivée. Nous inspirons silencieusement tous ensemble.

Puissant, le son emplit la pièce. Les rythmes lourds et profond remplacent les envolées des bois, et résonnent au fond de mon ventre.

 

Juste à côté de moi, Sébastien. Les sonneries de sa trompette entrecoupent mon chant. J'ai une tendresse toute particulière pour lui, sans que je ne puisse l'expliquer. Sébastien n'est pas médecin, et ça c'est formidable. Il est pépiniériste, et sa boîte commence à bien tourner. D'autres autour de nous sont informatien, mécanicien, professeur des écoles, assistante sociale, architecte, musicothérapeute, ou encore ouvrier. Nous n'avions rien en commun, mais nous partageons pourtant beaucoup. Lui et moi sommes arrivés ensemble dans l'orchestre, au tout début. Les concerts, les soirées arrosées, les voyages au bout du monde,... nous avons plus de souvenirs et d'émotions en commun qu'avec beaucoup d'autres personnes.

 

Tout l'orchestre est à présent entré dans la danse, marchant, roulant, entraîné dans la même direction par les infimes indications de notre chef, qui lui aussi a grandi vieilli avec nous. Le lent crescendo monte, l'air emplit mes poumons, et les frissons mes membres. Derrière moi les coups lourds des timbales résonnent dans mes entrailles, le roulement accompagne notre montée fortissimo, mes lèvres vibrent, tout comme mon instrument entre mes doigts....

 

Climax

 

Mes yeux se ferment à moitié, mes doigts, mon souffle et mes lèvres connaissent la partition, ils fonctionnent à l'instinct. Je laisse les vagues de l'explosion déferler et refluer en moi.

La pression redescend, la nuance aussi. Les timbales se taisent, mais leur résonance accompagne encore les vagues de mélodies successives qui viennent s'échouer doucement, suivant les pupitres qui s'éteignent au fur et à mesure.

Doucement les dernières notes se posent en toute légèreté.

Nous attendons le silence complet avant de décoller et reposer nos instruments.

 

Seul un léger sourire s'affiche sur nos visages. Nul besoin de parler, ni même de nous regarder. Ce que nous venons de vivre, nous l'avons tous ressenti de la même manière. En osmose, à quarante. Je n'ai jamais pris le même plaisir en solo.

Ces journées, même fatigantes, même 4 ou 5 fois par an seulement, sont une bouffée d'oxygène que je ne louperais pour rien au monde.

 

Ils sont plus que des amis, ils sont mon équilibre, ma stabilité, mon ouverture sociale... ils sont le troisième pied de mon trépied.

 

cornistes