La première fois que je l'ai rencontré, nous n'avons pas été présenté. Faut dire ici, tout le monde le connaissait, il passait régulièrement alors ils n'ont pas forcément pensé à introduire la petite nouvelle. Pis sur le coup ils n'avaient sûrement pas que ça à faire. C'est dommage parce bon, à priori on travaillerait régulièrement ensemble. Enfin ensemble... c'est une façon de parler.

Alors j'ai observé le ballet qui suit son passage, de loin. Et puis, la curiosité étant la plus forte, lorsqu'on a annoncé sa venue, discrètement par la fenêtre. Il a perturbé tout le monde, parce qu'il était un peu passé sans prévenir cette fois là, surprenant son hôte en travers du lit, le bras tendu vers la sonnette.

Mise à part une légitime curiosité, sa recontre ne m'a pas perturbée plus que ça, et j'en étais la première surprise. Au final, ce qui m'a le plus étonnée, c'est qu'on ne m'en parle pas du tout. Remarque il n'est pas vraiment aimé en génaral, il a mauvaise réputation. Peut être qu'en n'en parlant pas ils espéraient ainsi ne pas avoir à faire à lui.

 

Mais tout le monde ne réagit pas aussi bien, je l'ai bien vu lorsque quelques années plus tard mon externe est restée prostrée dans l'ambulance qui nous ramenait vers l'hôpital. Il était passé, nous avions essayé de contre-carrer ses plans, mais en génaral il est plus fort que nous. Alors nous en avons parlé. C'est important d'en parler, parce que dans tous les cas, même si nous gagnons, ce n'est que partie remise.

Faut dire qu'il ne fait pas toujours dans la délicatesse. Si parfois il se contente d'un discret passage nocturne, ce coup-ci on a eu le droit à la corde, aux larmes, aux cris.

 

Et parfois il sort carrément le grand jeu.

 

Je ne suis plus externe, mais pas vraiment interne encore. "Faisant fonction" comme on dit : j'en ai les responsabilités, mais pas vraiment la paye. Et encore moins l'expérience (ceci dit, ça, même interne...) Heureusement cette fois-ci je suis accompagnée.
En entrant dans l'appartement, même le plus expérimenté avait de quoi être impressionné. Cette fois-ci, il a fait dans le tape-à-l'oeil. Comme dans un film, nous pouvons retracer le chemin parcouru en suivant les flaques de sang. Le lit, le sol de la chambre, le salon, et enfin le couloir où deux ambulanciers dépassés s'échignent à masser un coeur vide de sang, et un corps vide de vie. La jeune ambulancière couverte de sang lève un regard paniqué, horrifié et malgré tout soulagé en nous voyant arriver. Elle balbutie "on devait l'emmener à sa séance de dialyse..." Mon regard descend le long du bras de la vieille femme, où se situe justement la responsable : sa fistule artério-veineuse de dialyse. Un simple coup dessus sûrement. Une broutille. Une petite plaie. Une grande conséquence.

Nous rendons leur liberté aux ambulanciers, l'infirmière tente vainement d'enfoncer un cathéter dans ses veines applaties, je masse le coeur exsangue, mon collègue intube. Très vite, nous savons qu'il a gagné. Il était même probablement déjà reparti avant notre arrivée. Mais nous faisons quand même, à chaque fois. Pour être sûr d'avoir tout tenté déjà. Pour que la famille voient qu'on a tout tenté surtout et ait le temps d'accepter. Ces minutes hors du temps où savons déjà, mais où eux croient encore. Quelques dizaines de minutes où nous ne travaillons plus pour le patient, mais pour son entourage.

Et pour apprendre aussi.

"Qui veut essayer d'intuber ?" Flottement. Il n'y a pas de famille présente, la réanimation a cessée assez rapidement.

"Je comprend que cela vous choque, vous n'êtes pas obligés."

Ma collègue externe se détourne. Moi je m'approche. Après tout il est là pour ça aussi. Déjà en deuxième année, lors des traditionnels travaux de dissection, il avait servi à notre apprentissage. J'en garde plus le souvenir d'un rite de passage traditionnel que d'un réel apprentissage ceci dit. Mais je suis sûre que cette dame n'a pas vu d'un mauvais oeil le fait que j'apprenne à intuber sur elle. Moi à sa place en tous cas, ça ne m'aurait pas dérangée.

 

A d'autres endroits, il fait tellement partie du quotidien que ses passages ne perturbent plus personne. Cette aide-soignante avec qui j'ai travaillé en EHPAD a repéré qu'il était venu simplement en entrouvrant la porte. Le médecin venu officialiser son passage n'en a pas fait plus, ce qui m'a laissé perplexe. En tant que médecin, je serai peut être l'une des personne amenée à travailler le plus avec lui, et moi aussi j'aurai seule la responsabilité de décider si cette fois-ci il avait bel et bien fait son boulot. Ne fallait-il pas y mettre un peu plus les formes ? Au final, je dois travailler contre lui me dit-on, je dois le connaître, connaître ses projets, ses ruses, sauf que personne ne m'apprend à le reconnaître et comment agir lorsqu'il est là.

 

Par la suite j'ai appris à le cotoyer sans problème. On ne peut pas franchement dire que nous avons les mêmes buts, mais il est là, et je dois faire avec. Et parfois, il doit faire avec moi. Comme de toutes façons, sa visite est inéluctable, autant bien la préparer. Après tout, il ne passe qu'une fois, alors autant que ça soit réussi.

Lorsque sa venue semble probable, je la prépare, je l'annonce. Parfois je lui concocte quelques petites douceurs, pour que ça se passe au mieux. Parfois tout ça ne suffit pas, comme cette fois où le SMUR est intervenu auprès de ce vieillard dans sa maison de retraite parce qu'il faisait "des pauses pendant son sommeil". Quoi de mieux ? Pourquoi avoir appelé ? Sa famille, malgré son grand âge, ne semblait pas avoir envisagé la situation, et a demandé son transfert à l'hôpital. Ma foi, il est venu quand même, sauf que ça devait être sûrement moins agréable.

Et puis après, je note les signes de son passage, je prend mon temps, je respecte son boulot, je lui dois bien ça quand même. Je m'installe tranquillement à table, je m'applique. Ce sont ces papiers bleus qui sont le seul signe concret de notre lien, à lui et à moi, alors je les remplis concenscieusement.

 

Cela ne me gêne pas, de bosser avec lui. Parfois même je suis contente quand il passe. On pourrait presque dire que c'est un vieux pote. Il faut apprendre à le connaître, apprendre grâce à lui, apprendre à bosser avec lui. Et puis apprendre à parler de lui, sans tabou, aux enfants - que ça soit pour papy ou pour le poisson rouge - aux patients, à leurs famille. Parce que merde, il fait son boulot c'est tout, c'est pas un mauvais bougre.

Sauf que bon, pour l'instant, j'ai pas trop envie qu'il vienne bosser par chez moi.


 

Oui "il", parce qu'il paraît que la mort est un Mâle. Un Mâle nécessaire.