Il a toujours été admis entre l'Ours et moi que j'étais plus mobile que lui. C'est bien connu, des médecins on en a besoin partout, surtout dans tous ces déserts médicaux dont on entend tellement parler hein, c'est la pénurie ma pauv' dame. Pour l'Ours, c'est plus compliqué. Il ne peut pas trouver partout. Comme mes rêves d'ado ne parlaient que voyages et découverte du monde, ça ne me dérangeait pas du tout de le suivre là où le vent nous porterait. Mais en attendant de trouver, nous nous sommes installés-mais-pas-trop dans une vie stable-mais-pas-trop. Petit à petit j'ai pris mes habitudes dans mes cabinets de remplacements, repoussant les propositions d'installation sans les refuser, gardant des portes plus ou moins entrouvertes sans me les fermer... mais sans prendre de décisions.

 

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

 

Tout en râlant contre la situation instable de l'Ours, qui m'empêchait de prendre des décisions pour avancer dans ma - forcément brillante - carrière de docteur, au fond, j'étais bien contente d'avoir un prétexte pour ne pas m'engager. Aussi, lorsque cette année il n'a pas obtenu sa qualification de maître de conférence, j'étais bien sûr désolée et déçue mais... mais aussi soulagée, d'avoir un an de répit à me complaire dans ma petite vie pas-si-instable-que-ça.

Et puis finalement, partir... oui bon s'il le faut quoi. Parce que finalement, la région est belle là, la famille est pas loin, j'ai des cabinets où j'aime bien travailler, mon orchestre, des potes avec qui boire une bière de temps en temps... Alors tout quitter pour quoi ?

Une frilosité qui a bien éborgné l'image de la baroudeuse voyageuse de mon adolescence.

 

"Ô temps ! suspends ton vol"

 

Début septembre, Tétarde entre à l'école. ENFIN. Je repense encore en ricanant à ces reportages Jean-Pierre Pernesques plein de parents niais les larmes aux yeux qui n'arrivaient pas à laisser leur enfant à l'école. Le genre de truc qui risque pas de me tomber dessus, tellement 4 mois de congé maternité avec ma glue m'ont asphyxié. Nan, ça, ça risque pas de m'arriver.

L'école, çe fera du bien à tout le monde, ça ne m'inquiète pas du tout, et Tétarde est enthousiaste. Je ne travaille pas, je pourrais l'accompagner sans soucis, et même profiter d'un peu de temps pour moi.

Alors bon, c'est quoi cette nervosité, cette tension là depuis quelques jours ? Fin de l'été, fin du congé maternité, rentrée en maternelle pour Tétarde et chez SuperNounou pour la Squatteuse, l'Ours qui parle d'acheter une maison alors qu'il ne sait même pas où il va bosser dans 4 mois... et moi non plus d'ailleurs.

A l'insu de mon plein gré, me voilà angoissée, sans même savoir pourquoi. Comment est-ce qu'elle va s'habiller ? (avec des habits totalement décoordonnés qu'elle a choisi, absolument pas comme tu as prévu depuis 10 jours) Qu'est-ce qu'il faut amener ? (un sac, des chaussons, et ta fille surtout, le reste, on s'en fout) Où est-ce que je vais me garer ? (ben là où y'a de la place, on verra, pis on marchera s'il faut) Et la Squatteuse qu'a jamais pris un biberon comment je vais faire ? (ça tombe bien, t'as pas de boulot, la vie est bien faite, t'as le temps) Et la nounou, je lui dis quoi ? (la vérité, que tu sais pas exactement quand tu vas reprendre, et que tu t'excuses, et au pire tu lui payes une semaine de rab). Des prises de têtes inutiles sur des détails sans importance. La vie coule autour de moi, je n'arrive plus à la saisir.

 

J'étais au milieu du lac, à attendre de voir où le vent me porterait, où le courant me pousserait, persuadée que de toutes façons, le jour où il faudrait prendre des décisions, je n'aurais que l'embarras du choix. Et puis j'ai réalisais que je stagnais, sur mon lac d'huile. (Un lac d'huile, c'est comme une mer d'huile, sauf que c'est un lac en fait). Et que si je voulais avancer, il fallait ptet donner quelques coups de pagaie et PRENDRE DES DECISIONS. (Il est assez affligeant de voir que je me disais à peu près la même chose il ya 1 an 1/2)

 

"Le temps m'échappe et fuit"

 

Fin du congé maternité, et prise de conscience qu'avec mes 2 marmots et mon Ours migrateur, je ne peux plus continuer mes remplacements comme avant. Besoin de stabilité un peu. Oui mais c'est pas si simple. A regarder les autres pagayer et avancer, à garder des portes entrouvertes-sans-vraiment-les-ouvrir, je n'ai pas avancé moi.

Fin du congé maternité, et bilan tout aussi catastrophique que pour le premier niveau productivité. Les albums photos de la naissance de Tétarde ne sont toujours pas fait c'est pour dire.

Fin du congé maternité, fin des indemnités, et l'Ours qui regarde les annonces de maison à vendre parce-que-c'est-le-bon-moment-pour-acheter. Comment dire.

 

Il est temps d'arrêter d'avoir peur. Il est temps d'arrêter de regarder les autres avancer. Il est temps de pagayer et d'aller voir ailleurs.

 

"L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons !"

 

Demain, je souffle un bon coup, j'emmène ma fille à l'école, et j'avance. Dans le brouillard peut être, je ne sais pas trop où ça me mènera, mais peu importe, je le découvrirai, et ça sera beau, dans tous les cas.

Ca y est, le sac à chaussons est prêt, la boule au ventre est partie.

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Billet écrit en brillante collaboration avec Alphonse.