Le réveil sonne. Trop tôt. Mais ça ne dérange pas le moins du monde la Squatteuse qui roupille à côté de moi.

Il faut que je m'extirpe du lit. Aujourd'hui, c'est l'Ours qui emmène les filles à l'école/chez nounou. C'est dire si j'ai des raisons d'être stressée.
Hier j'ai préparé tout ce qui était préparable mais il n'empêche que. La semaine dernière tout était prêt dans le sac, il a quand même oublié le sac.

Au radar direction la douche. Je passerais bien 30 minutes à réfléchir à des questions existencielles sous l'eau chaude, mais chaque minute compte. Ca sera donc 2 minutes.

Je m'habille à la va vite dans le couloir pour ne pas réveiller (tout de suite) l'Ours et la Squatteuse. Heureusement que les mots "crème de jour" , "brushing" , ou "maquillage" n'existent pas dans mon vocabulaire, parce que mon geste beauté du jour consistera en un coiffage rapide aux doigts, dans un savant pas-travaillé coiffé-décoiffé (mais surtout décoiffé). Comme tous les jours en fait.

Je prépare le thé, je vais réveiller Tétarde, qui se traîne sous son tas hirsute de bouclettes blondes en ronchonnant jusqu'à la cuisine.
Après âpres négociations (non un carré de chocolat ça n'est pas un bon petit déjeuner complet) elle accepte une compote et des biscuits.

Coup d'oeil sur l'horloge, il faut aller réveiller la Squatteuse si je veux qu'elle au moins ait un bon petit déjeuner. Etant donné qu'elle ne daigne prendre - en rechignant - que 60ml de lait par jour chez nounou, autant faire quelques réserves le matin. Je réveille l'Ours en même temps. Il zone jusqu'à la douche avec force plaintes sur son pied qui lui fait mal. Des douleurs d'homme quoi. J'admet que le pied est légèrement écarlate, et qu'il a légèrement doublé de volume.

Un main soutenant la Squatteuse au sein, une main pour boire mon thé, une main qui donne la compote à Tétarde parce que tu-comprends-je-peux-pas-j'ai-mal-au-genou. Le parent est multitâche.

Coup d'oeil à l'horloge. L'Ours refléchit aux origines de l'univers sous la douche. Je ne vais pas avoir le temps d'habiller les deux. J'emmène la Squatteuse en comptant sur une coopération de Tétarde pour enlever le pyjama/enfiler la culotte toute seule ou au moins avancer jusqu'à sa chambre.

Après avoir bien macéré toute la nuit, les fringues que je comptais mettre à la Squatteuse empestent le dégueuli à un mètre. Merde. Direction la chambre la Squatteuse dans une main, j'attrape le premier vêtement venu. Pendant ce temps Tétarde chante en se roulant en pyjama sur son tapis et l'Ours refait le monde dans la salle de bain.

La Squatteuse à peine habillée en profite pour régurgiter sur ses vêtements et - on n'est plus à ça près - faire une grosse bouse. Pendant ce temps Tétarde chouigne parce que finalement elle ne veut pas mettre cette robe là, qu'elle a mal au genou, et que Maël ne voulait pas lui préter le dauphin à l'école. Enervement, menace de sévices corporels.

Et pendant ce temps l'Ours... heu... l'Ours s'est installé sur son ordinateur. Enervement, menace de sévices corporels. Fail. Menace d'absence de sévices corporels. Il daigne aller habiller Tétarde.

Coup d'oeil à l'horloge. Je suis en retard.

Squatteuse dans le transat. Gilet pour Squatteuse juste à côté. Couches, lait, habits de rechange, sac pour Squatteuse. Tétarde réclame des collants bleus.

Ma sacoche, les clés du cabinet.

Descendre les 3 étages. Courir jusqu'à la voiture. Démarrer. Détection de l'absence de téléphone par la voiture. (c'est bien les voitures modernes)

Merde.

Se regarer. Courir. Monter les 3 étages. Croiser la voisine qui part au boulot. Attraper le téléphone sur son chargeur. (c'est mal les téléphones modernes, ça tient pas dans la poche et ça tient pas 12h en veille)

Redescendre les 3 étages. Croiser la voisine qui remonte en courant.

Courir, démarrer.

Souffler.

 

Je résiste à l'envie d'écraser 3 djeuns qui traversent indolemment la route en faisant des pauses pour ricaner bêtement.

Calme.

J'appelle l'Ours pour ne pas qu'il oublie le doudou de Tétarde, et qu'elle mange à la cantine à midi. Ok, il raccroche.

 

Penser qu'il faudrait le rappeler, pour qu'il lui enlève ses collants, il va faire chaud. Résister.

Souffle, lâche du lest, c'est pas grave si elle a des collants.

Essayer de se calmer.

La radio me souhaite bonne journée avec Stromae "Formidable". Merde.

Essayer de se calmer.

Y arriver au bout de 20 km.

 

L'Ours rappelle, peut être qu'il faut que je lui dise pour les collants.

 "Dis, où est le siège auto de la squatteuse ?"

...

...

Dans ma voiture.

 

Et merde.

ET MERDE.

 

Coup d'oeil à l'horloge. Si je fais demi-tour, Tétarde arrive avec 1/2 de retard à l'école et moi avec 1h de retard au cabinet. L'Ours raccroche, il va se débrouiller.

Je le rappelle : peut être retrouver le lit auto.

Je le re-rappelle : peut être demander à nounou de venir jusqu'à la maison.

Je le re-re-rappelle : peut être demander à une voisine. Il m'engueule, il va vraiment arriver en retard si je continue de l'appeler.

 

A peine arrivée au cabinet, je lui envoie un message pour qu'il me tienne au courant : il a couru, s'est fait -encore plus- mal au pied, a retrouvé la nacelle, mais pas les attaches, il a bricolé un truc fort peu sécuritaire avec les ceintures, est arrivé 10 minutes en retard à l'école, mais étant donné qu'il n'arrivait même plus à poser le pied par terre, la maitresse n'a rien dit.

 

Souffler. Tant pis pour les collants.

Il n'est même pas 9h, je suis déjà vidée, et je me perfuserais bien un litre de café.


Commençons la journée.

Léo a une angine.

Mme C. a besoin d'une ordonnance de bas de contention.

Mr L. est plein d'arthrose et a mal au dos. Tellement que ça le gêne pour respirer. Hum ? L'examen est normal mais je n'arrive pas à éteindre la petite lumière qui clignotte avec cette histoire de gêne respiratoire. Je pousse mon examen. Non vraiment rien d'inquiétant. Nous en resterons à de l'arthrose.

Le petit Jules a un panaris. Pas bien grave, mais à 18 mois il n'est pas trop d'accord avec les soins proposés. Il resort avec une main complètement emmaillotée de bandes et de sparadrap pour éviter qu'il y touche.

Mme P. tousse.

C'est l'aide ménagère de Mr R. qui a appelé. Il a 96 ans, et est normalement suivi à domicile, à Saint-Pierre-Derrière-La-Colline, mais elle propose de l'amener au cabinet, ce qui m'arrange carrément. Il a des vertiges depuis ce matin. "Comme si j'avais bu mais sans boire". Et pas qu'un peu, nous ne sommes pas trop de deux pour l'amener jusqu'au cabinet. Son examen est normal sauf que lui qui a une petite tension d'habitude est à 19/10. Ca pourrait expliquer ses vertiges. Alors pourquoi je pense AVC cérebelleux moi ? Quelle idée. Il n'a aucune raison de faire un AVC cérébelleux hein. J'essaie de faire taire cette alarme qui clignotte encore. Il faut juste faire baisser sa tension. Oui mais Mr R. est complètement désorienté, et vit tout seul. L'aide ménagère est inquiète, à raison. Il peut se casser la figure à tout moment, et ne prendre absolument pas son traitement.

Mais je suis un peu folle, et un peu extrémiste de la non-hospitalisation. Surtout ici où les gens rechignent clairement à quitter leur campagne.

Appel du cabinet infirmier pour qu'ils passent au moins matin et soir les prochains jours. Je tombe sur le répondeur, je laisse un message. On se met d'accord avec l'aide ménagère pour que les voisins qui sont très proches se relaient aujourd'hui à ses côtés pour vérifier que les choses rentrent dans l'ordre. Comme je ne suis pas si folle que ça, courrier est fait pour les urgences avec consigne aux voisins de l'y envoyer si ça ne va pas mieux d'ici ce soir.


 Mme L. vient pour son suivi de grossesse. Et surtout pour que je reconduise son arrêt de travail. Elle est professeur des écoles mais n'a pas fait sa rentrée. Elle entamme son 3ème mois de grossesse et me fait comprendre tout de suite qu'elle n'a pas l'intention de retravailler de sa grossesse. Par contre si je pouvais arrêter son arrêt avant les vacances de la Toussaint, parce qu'ils voudraient partir un peu.

Mme B. est ma dernière consultation. Elle voudrait aller voir une diététicienne pour faire partir sa boule de graisse. Un lipome qu'elle a sur le ventre. Je lui explique que cela n'aura pas d'impact sur son lipome, mais elle ira quand même. Soit.

 A l'heure de rentrer à la maison un coup de fil. L'aide ménagère de Mr Foutu. Il faut venir vite vite il est vraiment pas bien.

Impossible de retrouver le dossier de Mr Foutu. Foutu vous dites ? Oui Foutu avec un F comme Faucisse. Aaaah Soutu ?! Oui Soutu c'est ce que je disais mais venez !

C'est où ?

Ben à Gros Bourg. (A 10km donc)

C'est pas trop dur à trouver (= c'est très dur à trouver)

Faut traverser le bourg, et c'est une route à droite (= une route à gauche avant le bourg)

 

Après 10 minutes à tourner dans le bourg, j'essaie d'appeler Mr Soutu, il ne répond pas. J'essaie d'appeler DrRemplacé, il ne répond pas. Je me résous à m'arrêter à la pharmacie. Malgré mes signes d'impatience manifestes, la pharmacienne finira sa conversation de 5 minutes sur la-rentrée-du-grand-à-l'école-qu'a-été-un-peu-dure-mais-là-ça-va-mieux-maintenant-mais-bon-quand-même-il-s'est-encore-réveillé-cette-nuit-ça-le-perturbe-un-peu.

Après de nouvelles explications, et une nouvelle erreur, je finis par trouver la ferme isolée de Mr Soutu. Qui souffle comme un boeuf sur sa chaise. Et paradoxalement mon examen est strictement normal.

- il vit tout seul isolé

- je suis incapable d'expliquer pourquoi Mr Soutu est essouflé, et donc encore moins de le soulager

- il est vendredi

- je suis énervée

- j'ai mal aux seins, manquerait plus que j'ai une montée de la... Trop tard.

- j'ai faim

autant de signes de gravité qui font taire les ardeurs de WonderWoman et indiquent formellement l'hospitalisation de Mr Soutu.

Qui n'est pas d'accord et qui souhaite que j'appelle sa fille.

J'appelle sa fille qui le rejoindra directement à l'hôpital.

Oui mais le chien.

J'appelle le voisin qui viendra récupérer le chien.

J'appelle le taxi pour l'emmener.

L'Ours appelle pour savoir si je rentre manger. Je lui explique que oui mais que je vais rentrer tard vu la situation. "Ok je vais me débrouiller, je vais trouver un truc, ne t'inquiète pas pour moi" Ah mais... je n'en avais pas l'intention. Je m'inquiète plutôt pour moi en fait.

J'aide Mr Soutu à rassembler 3 slips. Impossible de retrouver sa carte Vitale ni son ordonnance.

Le médecin de PetiteVille appelle. Il me parle de mon avenir, mais j'abrège, j'ai pas le temps, j'ai faim, je cherche la carte Vitale.

J'écris une belle lettre pour les urgences, enrobant mon "Merci d'accueillir Mr Soutu... vieux... seul.... altération de l'état général... dyspnée...et pis c'est vendredi et demain c'est le week end, cordialement, bisous" de plein de petites fleurs tant je me souviens que cette situation m'horripilait quans j'y étais moi, aux urgences.

 

L'ambulancier arrive, tout le monde s'en va.

Il est 14h, j'ai faim, je vais rater les Feux de l'Amour (oui bon quoi).

J'appelle l'Ours, pour me plaindre, et surtout parce que j'ai faim. Il promet de me préparer quelque chose à manger.

Je n'ai pas eu le temps de passer à la pharmacie pour son pied.

 

15h j'arrive à la maison. La table du petit déjeuner est encore mise, rien n'est prêt, l'Ours a mangé les restes.

 

Bref, un matin.