"Oh...

- ... oui je suis désolée mais il fallait que je prenne une décision...

- Ah. Bon. J'aurais dû... j'aurais dû te proposer plus tôt, je...

- Non non, je... Il ne faut pas culpabiliser ça n'aurait rien changé...

- Ah oui. Tu serais partie dans tous les cas alors.

- Oui c'est mieux, je ne pouvais pas continuer comme ça.

- Oui je comprend. Tu ne reviendras plus alors.

- Non. Désolée.

- Tu... tu donneras de tes nouvelles ? Tu enverras des photos des enfants ?

- Oui bien sûr.

- Bon... ça va pas être facile pour moi mais... Bonne continuation alors. Je te souhaite plein de bonnes choses.

- ... merci."

 

Moment de flottement quand je raccroche. Je tripotte le téléphone.

 

 

 

"Bon ben... heu... j'ai préparé mes affaires je vais y aller.

- ah oui d'accord ça a été ? Tu n'as pas eu besoin d'aide ?

- non non c'est bon merci. Je... heu... je te rend ma clef.

- ah oui. Oui c'est vrai. Bien sûr."

Il prend la clef, la garde en main, la regarde et la tripotte machinalement. Je la regarde aussi.

"Ben... merci pour tout en tous cas.

- ben de rien je... c'était sympa.

- oui vraiment. Et ils t'aimaient bien, tous, tu vas leur manquer aussi.

- arf heu... oui. C'est gentil. Je... j'espère que tu retrouveras quelqu'un...

- oui... ben... au revoir alors. A bientôt peut être, on se recroisera ?

- oui sûrement. Au revoir."

 

Ca fait quelque chose quand même. On efface pas 3 ans comme ça. 3 ans durant lesquels j'ai grandi, muri.

J'espère vraiment qu'il retrouvera quelqu'un. Mais je sais aussi que ça ne sera pas facile.

 

 

 

Parce que BledPaumé, c'est à 40 minutes de GrosseVille, et que GrosseVille c'est déjà à 1h30 de CHUCity. Alors bon, les remplaçants ne vont pas trop jusque là. Je ne leur jette pas la pierre, pourquoi le feraient-ils alors qu'il y a déjà pléthore d'offres de remplacements à CHUCity, et que GrosseVille est encore plus en pénurie de médecins que les campagnes environnantes ?

Une dernière fois je suis allée manger chez Dédé. A BledPaumé il n'y avait qu'un restaurant. Un peu ringard, depuis 3 ans que j'y vais c'est toujours le même CD qui passe en musique de fond, mais bon il est là, alors la Ginette en moi se faisait un devoir de ne pas se faire à manger et de se faire servir de soutenir l'économie locale en allant y manger une fois par semaine. Le midi, il avait surtout des allures de cantine, accueillant tous les ouvriers en chantier dans le coin, qui venaient prendre le menu du jour avec un pichet de rouge. Je prenais aussi le menu du jour, mais sans le pichet de rouge parce que bon quand même.

Depuis peu Béné avait repris le vieux café/PMU/resto  qui était en face et offrait un menu du jour 50 cents moins cher. Dédé s'était empressé de s'aligner en baissant élagement le prix de son menu. Afin de partir la consicence tranquille de toute injustice et parce que l'Ours a bouffé mon repas du mardi lors d'une fringale nocturne le lundi soir, j'ai mangé chez chacun d'entre eux cette dernière semaine.

 

Sur la route qui traverse le BledPaumois, puis le TrouVillois, je prend une dernière fournée des paysages buccoliques que j'aime tant.

En traversant les hameaux, je me remémore tous ces patients dont tiens-j'aurais-bien-aimé-avoir-des-nouvelles. Savoir si Mme Deschamps a pu rester chez elle jusqu'au bout. Si la grossesse de Samia s'est bien passée, si ça se passe bien chez elle. Si c'était bien ce que je suspectais, chez Untel. Si le traitement a marché, chez Unetelle.

Je l'aime cette route, même si j'étais la première à râler quand je me farcissais les 40 km de virages verglassés en pleine nuit l'hiver.

J'aimais le lever du soleil sur le sommets des collines, quand les vallées étaient encore baignées de brouillard. Puis je pestais de devoir rouler dans ce même brouillard.

J'aimais partir en visite sur des routes qui ne méritent même pas ce nom, visiter des fermes dans des lieux dits inconnus de tous et surtout du GPS. Puis je pestais de me retrouver une fois de plus coincée derrière un tracteur.

J'aimais me sentir vraiment utile, loin de tout. Puis je pestais de gérer le choc anaphylactique toute seule avec ma bite et mon couteau mon ampoule d'adré et mon tensiomètre.

J'aimais bosser loin de la ville. Puis je pestais de récupérer encore une fois les filles à point d'heure chez la nounou, de ne les voir que pour les mettre au lit, et de passer ma soirée à essayer de rattraper les machines en retard.

 

Je m'arrète au bord de la route pour immortaliser les nuages curieusement accrochés au col du Joli Bois, du coté de TrouVille.

2013_10_18_12

Une dernière fois je me mords la lèvre, en repensant à cette médecine de campagne que je ne ferais plus vraiment. Ou différemment. Puis je me répète une fois de plus la liste de toutes les choses qui font que c'est mieux comme ca.

Oui c'est une bonne chose.

 

C'est mieux comme ca.