J'ai 11 ans. Je suis en 6ème. Comme tous les jours je vais au collège à pied. Ce n'est pas très loin de chez moi, il suffit de couper par ce petit chemin qui longe la rivière, quelques marches et on arrive en face du collège. Sinon il faut faire tout le tour jusqu'au rond point et revenir, ça rallonge drôlement, ça serait vraiment bête.

D'habitude je vais au collège avec Aurélie, elle habite pas loin de chez moi, mais aujourd'hui j'étais en retard, elle était déjà partie. J'arrive au niveau du petit chemin, je jette un coup d'oeil pour en voir le bout. Je regarde un instant mes pieds. Je respire un grand coup et j'y vais. C'est vraiment ridicule de faire le tour, et puis je suis déjà en retard. Hop j'avance je passe et je suis arrivée voilà, c'est tout.

En arrivant en bas des marches je les entends rigoler, j'ai une boule au fond du ventre. Comme tous les matins, et les midis, et les soirs, il y a Paul et ses copains qui squattent le haut des marches. Je baisse la tête, je me cache derrière mes cheveux. Si je ne les regarde pas dans les yeux peut-être qu'ils ne verront même pas que je passe. Je monte les marches les unes après les autres, j'arrête de respirer, parce qu'ils se retrouvent tous ici pour fumer, et ça pue. Ils ne se poussent même pas quand je passe, je dois presque les enjamber, mon coeur bat à toute allure. Une main se tend vers mon visage, une cigarette  "Vas-y, tu veux tirer ?" Je fixe cette main, avec cette cigarette. Je ne réponds pas, je passe encore plus vite. Ils rigolent encore plus fort.

 

Ca y est, je suis passée. Je souffle. Il ne s'est rien passé. Il ne s'est jamais vraiment rien passé en fait. Paul et ses potes sont en 5ème, 4ème peut être. Des grands quoi.

 

Dans les couloirs du collège, Cathy me bouscule. Elle s'excuse bruyament. Elle ne l'a pas fait exprès. Nous savons toutes les deux que c'est faux. Je ne réponds pas et je rentre en classe. Elle s'asseoit derrière moi.

"Hey, psssst, tu veux pas sortir avec Julien ? Il a dit qu'il était d'accord !!! Mais si j'te jure." Julien est plutôt mignon, mais ça sent le coup fourré. Je secoue la tête négativement. Ca m'étonnerait de toutes façons. Qui voudrait sortir avec une grande asperge comme moi, une intello première de la classe avec ses grosses lunettes en plastique et son appareil dentaire ?

Je sens quelque chose derrière moi, Cathy est en train de frotter mon dos avec une règle, dans le but de dépister la présence d'un potentiel soutien-gorge. L'absence constatée, je l'entends pouffer de rire avec Laure.

Laure, c'était ma meilleure amie jusqu'à il n'y a pas longtemps. Jusqu'à ce qu'elle décide qu'elle ne serait plus mon amie, et qu'elle me pourrisse la vie. Aujourd'hui, j'ai encore passé une demi-heure à chercher mes affaires qu'elles avaient cachées, retenant les larmes dans mes yeux pendant qu'elles ricanaient en me regardant.

 

Mais la journée est bientôt finie, je vais me dépêcher de sortir, comme ça je pourrais passer par le petit chemin avant que Paul et sa bande ne s'y installe.

Le collège ça ne dure que 4 ans. 4 ans à pleurer certes.

 

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J'ai 30 ans. Je viens de m'installer à TrouVille, le patelin de mon enfance. Je suis mariée, j'ai deux enfants, je viens d'acheter une maison. Cette année, c'est mon année.

Oh c'est pas facile tous les jours, loin de là, des disputes, de la fatigue, des crises de nerfs, des doutes... mais au fond de moi, il y a comme...

de la sérénité.

 

Je vois en consultation Mr R.

Il vient pour des douleurs abdominales, c'est assez récurrent, et une grosse fatigue. Faut dire, il a beaucoup de boulot. Enfin il ne va pas se plaindre, ça marche bien, c'est déjà ça. Il vit seul, depuis que sa femme est partie. Ses deux enfants sont grands maintenant, ils ne vivent plus là non plus. Je vois un homme fatigué par la vie, peut être pas très heureux.

A la fin de la consultation, un peu timidement, il me demande si je veux bien être son médecin traitant, maintenant.

 

J'ai également vu Mr F. qui venait pour remplir un certificat MDPH. Son handicap, je le vois d'emblée, c'est cette main difforme, suite à un grave accident dans l'enfance. Multiples opérations, douleurs, rétractations. Avec ses deux moignons de doigts, il garde la possibilité d'une pince, pour attraper les objets. Nous prenons le temps de faire le tour de son handicap et de ses limitations. Il en a peu, à dire vrai. Il a toujours très bien fait son boulot, depuis l'enfance il a appris à compenser. D'ailleurs il monte sa propre boîte, avec l'aide de l'agefiph, et c'est pour ça qu'il a besoin du dossier. Ca a l'air d'être un chic type, j'espère que ça va marcher, il le mérite. En rigolant, il me propose ses services quand sa boîte tournera. Pourquoi pas.

 

En garde je vois le petit de garçon de Mme G. Il a quelques mois, le SAMU me l'envoie pour "constipation". Je n'y allais pas avec un grand enthousiasme, une constipation depuis hier hum... ça ne sent pas l'urgence vitale. Et en effet, je vois un charmant bébé de 3 mois, gazouillant et souriant. Qui n'a pas fait caca depuis hier matin. Sa mère est inquiète, parce que voyez-vous d'habitude il est réglé comme une horloge. Elle l'allaite exclusivement. Normalement ils vivent en Angleterre, mais là ils sont en vacances chez ses parents, peut être le voyage...?

Ils sont touchants, la partie de moi qui grognait d'avoir été appelée pour "ça" se tait. J'examine, je rassure, j'explique. Tout va bien. Il est magnifique et en pleine forme.

 

 

Si on m'avait dit, il y a 20 ans, que je serais heureuse de revoir le père de Laure R. et que je lui demanderais des nouvelles de sa fille.

Que je serais heureuse d'aider Paul F. dans ses démarches, et heureuse de revoir sa main me tendant, non pas une cigarette, mais sa toute nouvelle carte de visite.

Que je serais heureuse de dire à Cathy G. que oui je la reconnais, que oui moi aussi j'ai des enfants et que je suis heureuse de la voir aussi épanouie avec un aussi beau petit garçon.

 

Les revoir faisait partie de mes craintes en revenant à TrouVille. Au final, il m'ont permis sans le vouloir de faire la paix avec eux, avec mon passé, avec moi même, en fait.

Et là au fond de moi je sens comme...

... de la sérénité.