Dans les rues les enfants se précipitent pour te serrer la main. Nous faisons partie des curiosités de la ville.

 

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Un petit chaton a passé la soirée avec nous. C'est comme les enfants, on ne peut pas deviner son âge tellement il est dénutri.

Yvonne est venue nous voir également. C'est dur de dire aux gamins qu'ils ne peuvent pas venir tout le temps chez nous. Sinon la ville entière viendrait juste pour nous voir.

 

C'est difficile également de ne pas pouvoir les faire profiter de tout ce qu'on a. Plusieurs ados nous aident sur le chantier depuis des années. Pourtant il faut fixer une limite. On ne peut pas leur offrir le repas ou les ramener en voiture. C'est assez dur.

 

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Cette discussion avec notre ami instituteur, qui ne voulait que 2 enfants, nous a étonné. D'habitude, les familles africaines sont plutôt nombreuses. Il nous sourit, désabusé : « ici les études sont chères, et avec ce qu'on gagne, je préfère n'avoir que 2 enfants, mais pouvoir m'en occuper. S'il veulent aller en vacances en France après, je veux qu'ils puissent le faire »

Ah oui c'est vrai. Ce petit discours m'a ému. Ici, même quand on est aisé, on reste pauvre.

 

Bon là, niveau préjugés à 2 balles on se posait là. Genre tu vois, en Afrique ils ont plein de marmailles qui court partout parce que c'est « culturel ». Absolument pas parce qu'il n'ont pas accès à une information fiable sur la contraception, ni à la contraception en elle même. Nous semblions tomber des nues que certaines familles souhaitent n'avoir que deux enfants.

 

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Nous changeons petit à petit d'avis sur la mentalité des gens, et je m'interroge sur la notre. Notre réaction nous énerve nous même.

Si au début, le fait d'avoir des hordes d'enfants accrochés à nos mains et d'être constamment interpellés dans la rue nous amusait ; nous sommes de plus en plus intolérant envers ces gamins qui viennent nous parler seulement pour avoir un cadeau. Si pour les plus petits, la curiosité est belle est bien là, nous avons vraiment l'impression d'être pris pour des vaches à lait par les autres. Oui cela nous énerve. Quand on pensait « échanges avec la population », on ne pensait pas à ce type d'échange. Mais en même temps, peut-on se permettre de juger leur attitude, nous qui avons toujours mangé à notre faim et qui avons nos études gentiment payées par papa et maman ? (et par la société n'est-ce pas. Et un peu par nous aussi, en fait) A-t-on le droit de s'énerver parce qu'ils quémandent à notre porte, alors que nous pouvons nous permettre de venir jusque chez eux ? Oui bien sûr que c'est énervant, et parfois nous les renvoyons assez rudement. Notre énervement est également dû à notre impuissance. Non, on ne peut pas sauver le monde. Il n'y a jamais vraiment eu de guerre civile ici. Mais il n'y a pas besoin de guerre pour qu'il y ait la misère.

 

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Réunion de bilan avec l'asso locale. Il est difficile de concilier les mentalités africaines avec les nôtres. Nous sommes blancs, donc par définition nous sommes pétés de tunes (et en plus nous sommes médecins tsé, #PointNantis) et ils ne comprennent donc pas que nous leur donnions moins d'argent que l'année dernière. Et comme depuis des années nous sommes le principal bailleur de fond de l'association ils n'ont pas besoin de chercher de l'argent ailleurs, nous sommes leur vache à lait. Ils n'ont pas l'air de comprendre que nous aussi de notre côté on en chie à trouver de l'argent.

 

 

Je ne sais pas si les limites que l'on posait avec nos amis locaux étaient justes. Il fallait en poser quelque part, et comme pour toute limite, ce n'est pas toujours évident. Evidement que la face du monde n'aurait pas été changée si nous avions ramené un jour Auguste chez lui en voiture, où si nous avions partagé un repas avec Yvonne. Mais si nous l'avions fait, il aurait été tout aussi difficile de ne pas faire plus.

 

S'il était évident que même au bout de deux mois nous ne pouvions pas comprendre vraiment la réalité de leur vie quotidienne, l'inverse n'était pas possible non plus. Que nous puissions avoir des difficultés d'argent chez nous, du mal à réunir des fonds, et que nous nous soyons endettés sur deux ans en travaillant de nuit pour payer notre billet d'avion, tout cela nous semblait impossible à leur faire comprendre.

Je pense qu'une partie de nous - partie qu'à l'époque nous étions bien loin d'admettre - attendaient un minimum de gratitude. Oh oui bien sûr nous faisions ça de manière totalement bénévole et désintéressée, mais en fait je crois nous aurions aimé qu'on reconnaisse au moins les efforts que nous avions fait. Nous arrivions avec un petit syndrome de sauveur du monde, et nous repartions avec l'impression de détester les gens que nous étions sensés aider.

Comme quoi, on avait bonne conscience, mais pour le VRAI désintéressement, y'avait encore du travail. Et je ne sais pas si j'y suis arrivée depuis. Qui peut dire qu'il n'attend VRAIMENT rien de son travail ou de ses actions ? Ne serait-ce que le sentiment d'avoir fait du bon travail, d'avoir été utile, de voir les gens heureux ?

C'est peut être cela qui a été le plus difficile.