Il est quasiment une heure du matin.

Nous voilà enfin attablés à l'internat pour manger un bout. Les barquettes en plastiques à moitié vides et éventrées par les internes ayant déjà mangé nous attendaient bien sagement, avec comme d'habitudes des semelles de rôti de porc, de la purée sans sel et une omelette dégoulinant d'eau.

Il est des heures où on n'est pas trop regardant sur la nourriture, à partir du moment où elle arrive dans notre estomac. Et manger, ça veut dire que c'est plus calme, et que peut-être, PEUT-ÊTRE, on va pouvoir aller s'allonger 1h ou 2.

Des girophares bleus-bleus cassent mon rêve. Il a fallu quelques mois seulement pour que j'apprenne à détester les camions de pompiers, déversant inlassablement leurs patients aux urgences, et repartant sauver le monde, nous laissant tout gérer. Qui dit VSAV de pompiers dit personne allongée/seule/dépendante, dit bilan radio ou biologique, dit que je ne suis pas prête d'aller me coucher.

Un sourire se dessine sur mes lèvres quand j'aperçois suivant l'ambulance le véhicule du SMUR. Qui dit SMUR dit qu'il y a déjà un médecin sur l'affaire, et l'image de mon lit se fait plus précise.

 Mon téléphone sonne, me faisait sursauter au milieu de mon délice de purée sans sel/Saint Nectaire insipide. La gastro. Encore. Cela fait 3 fois qu'ils m'appellent pour un patient dont le poul n'est pas très rapide. On va même dire qu'il est bradycarde. A 45 par minutes environ dirons nous. Lors de son premier appel, occupée avec un autre patient, j'avais vérifié par quelques questions l'état du patient (bon), les constantes (bonnes), ses symptomes (aucun) et ses traitements potentiellement bradycardisant (aucun). Je l'avais rassurée, et puisqu'il allait bien et qu'il dormait, je n'avais pas donné suite.

Lors de son deuxième appel, j'avais vérifié qu'il allait toujours bien, froncé les sourcils, et bredouillé que je ne voyais pas bien quoi faire de plus, puisque je ne me voyais pas faire de l'isoprenaline à un patient qui va bien, juste parce que son coeur bat un peu trop lentement au goût de l'infirmière. (= un médicament qui accélère le coeur en cas de défaillance, en gros, qu'on laisse manipuler par ceux qui savent, sous surveillance soigneuse)

Lorsque je raccroche de ce 3ème appel donc, je commence à être un peu énervée, et j'en touche quelques mots à l'urgentiste à mes côtés. Haussant les épaules, il me dit d'un air détaché "bah soit il a un médicament bradycardisant, soit il est en BAV 3. On se met pas à taper à 45 comme ça sans raison." et il attaque son dessert.

Mon bout de semelle de porc me reste en travers de la gorge. Je pense que j'ai écarquillé les yeux et que je suis devenue un peu blanche. J'ai rappelé l'infirmière, je lui ai dit de "bon, quand même faire un ECG, je vais venir voir".

J'ai regardé le dossier du patient, son absence confirmée de traitement ralentissant le coeur et ses constantes des 3 derniers jours qui montraient bien un poul entre 80 et 90 battements par minute. Jusqu'à cette nuit.

J'ai été voir le patient, qui effectivement se sentait bien, sans douleur, sans difficultés respiratoires, avec une bonne tension.

Et puis j'ai été voir son ECG, qui affichait, narquois, un joli rythme idioventriculaire qui m'a laissé comme une idiote. Un beau rythme d'échappement qui m'avait échappé. Un divorce des oreillettes et des ventricules, chacun vivant sa vie de son côté, sans communiquer.

Bref, un BAV 3.

 

J'ai fulminé très fort à l'intérieur de moi-même, j'ai attrapé le téléphone et appelé le cardiologue de garde. Sans trop trop insister sur mon délai de réaction. J'ai tout accepté, les échanges de lit à 3h du matin pour qu'un patient de cardio vienne en gastro - pour qu'un patient d'USIC stable puisse aller en cardio - pour qu'il puisse prendre mon patient au coeur brisé sous sa surveillance. J'était prête à faire la désinfection des chambres s'il fallait. (oui là il faut imaginer comment les équipes de nuit ont voulu ma mort, de devoir faire 3 changements de chambre à 3h du matin.)

 

L'échographie cardiaque du patient a montré un coeur qui ne marchait vraiment vraiment plus bien. Un coeur qui s'était détruit doucement sans bruit, pas comme dans les films et le patient tombe la main sur la poitrine. Un coeur qui avait commencé à mourir doucement chez lui, cellule par cellule, avec des petits signes passés inaperçus aux urgences, jusqu'à ce qu'il ne fonctionne plus de manière synchrone, puis qu'il ne fonctionne plus du tout, quelques jours plus tard.

 

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Nous avons eu il y a peu une discussion fort interessante avec des amis sur l'erreur et la faute médicale. (Comme il y avait déjà eu il y a quelques temps des discussions sur les internets très intéressantes sur ce même sujet, avec notamment la très bonne initiative de REX qui regroupent les témoignages d'erreurs médicales)

 

Quand j'ai cherché un exemple d'erreur que j'avais faite... ça n'a pas été aussi évident. Non pas que je n'en ai pas faite hein, au contraire, mais..

- je n'en ai pour beaucoup sûrement jamais eu connaissance, soit parce qu'elles n'ont eu aucune conséquence néfaste, soit parce que ce n'est pas moi qui ai dû récupérer les pots cassés. Parce que j'étais interne, ou remplaçante par exemple.

- elles ont pour beaucoup été rattrappées par les "filets de sécurité" des infirmiers qui exécutent mes prescriptions ("tu es sûre que...?"), des pharmaciens qui délivrent ("vous vous seriez pas trompé..?") ou de mon propre esprit qui se rend compte à temps de sa bourde.

- il n'est pas toujours évident de les distinguer de l'aléa thérapeutique ou de l'effet secondaire : le dernier "problème" qui me revient en tête est un surdosage en morphine chez un patient très douloureux à qui j'avais augmenté les doses... Problème identifié, arrêt de la morphine, surveillance, problème réglé. Erreur ? Ou effet secondaire facheux ?

- les erreurs de diagnostic, ou les errements avant de faire le bon, sont fréquentes, et inhérentes à notre métier et au fait que nous sommes humains, et que rien n'est jamais comme dans les livres. Même si ça nous remet pas mal en question, quand on se rend compte que la gastro du lundi était en fait une embolie pulmonaire massive bilatérale le mercredi.

 

Non, le cas qui m'est revenu en tête quand j'ai cherché une fois où j'ai fait une erreur, c'est celui là. Pas tant parce que je n'ai pas pensé au diagnostic tout de suite, ou toute seule.

Non, là où j'ai merdé, c'est que je n'y suis pas allée. Comme je ne savais pas, comme je ne voyais pas quoi faire (alors qu'au final, mon idée d'isoprénaline n'était pas si inappropriée), comme ça me faisait chier (disons le clairement) je n'y suis pas allée. Et ça ce n'est même pas une erreur, c'est une faute.

Parce que contrairement à mes erreurs, là je n'ai pas mis tout en oeuvre pour ce patient. J'ai été négligente. Et même si là encore, il s'agit probablement d'une succession d'erreurs, de "pas de chance" qui ont conduit au décès, et que mon intervention consciencieuse n'aurait rien changé au final ; il n'empêche que ma connerie ne lui a pas laissé toutes ses chances.