J'ai choisi le libéral. J'ai choisi de quitter l'hôpital et le salariat dès que j'ai pu. Je ne regrette pas.

Malgrès l'URSSAF, la Sécu, l'URSSAF, les paperasses, l'URSSAF et toutes les emmerdes que ça peut amener (et l'URSSAF aussi), je ne regrette pas.

J'ai le luxe de faire les horaires que je veux, de prendre le temps que je veux avec mes patients, de travailler comme je l'entends, de prescrire ce que je veux, de m'installer où je veux. Enfin à peu près. Ces libertés là se réduisent petit à petit, discrètement, et celles qu'il me reste, j'y suis assez attachée je dois dire.

Parce que sinon, petit à petit, les emmerdes du libéral vont devenir plus importantes que les avantages qu'on peut y trouver. Les installés déplaqueront, les arrivants ne s'installeront pas. Sans trop m'avancer, je dirais que ça a déjà commencé.

 

Je ne me sens nullement légitime pour dire quoi que ce soit sur ce projet de loi et ce mouvement de grève. Je ne suis porte parole de rien, je ne comprend pas tous les tenants et aboutissants, je n'ai pas toujours une idée précise des choses, et surtout, bon nombre de mes collègues en parlent mieux que moi (, , ou entre autres)

J'ai donc longuement hésité à en parler. Parce que tout est dit déjà ailleurs, et mieux, et que je ne suis pas sûre de ne pas être un peu à côté de la plaque.

Mais en fait, ceux qui sont vraiment à côté de la plaque, surtout, ce sont les médias. A aucun moment sur les ondes où les grandes chaînes je n'ai entendu un discours qui expliquait vraiment les problèmatiques et le point de vue du médecin. Je ne dit pas qu'il n'y en a pas, je dis que je ne suis pas tombée dessus. Donc probablement que le clampin lambda devant sa télé non plus, donc il ne risque pas de comprendre le fond du problème, et on n'a pas fini d'entendre des histoires de nantis grévistes à Megève qui veulent plus de tunes et qui veulent pas aider les pauvres.

Encore aujourd'hui à la radio, un message laconique "grève des médecins libéraux : ils réclament une augmentation du montant de la consultation. Aucun retentissement sur la prise en charge des gens et le nombre de passages aux urgences"

J'ai un peu l'impression que le seul message mis en avant devant le grand public, c'est l'augmentation de la consultation, parce que c'est le seul message qui est facilement compréhensible par tous, et que c'est plus facile de nous faire passer pour des méchants grippe-sous qui font ça pour le fric après.

Et accessoirement on en rajoute une couche en disant que ça n'a aucune incidence cette grève. Sous entendu "on s'en fout" ou "vous servez à rien donc vos revendications on s'en branle". Enfin moi c'est ce que je comprend. (alors que c'est pas si vrai)

 

Je ne fais pas grève.

Déjà parce que comme beaucoup je suis en vacances, ce qui m'a évité de me poser la question.

Comme beaucoup je trouve que les dates sont mal choisies (même si j'entends bien qu'il faut bien en choisir des dates, et que ce n'est jamais le bon moment)

Et parce le message n'est pas clair. Entre les différents syndicats, entre les médecins entre eux déjà. Et surtout il n'est pas clair pour le grand public. Je ne vois pas l'interêt de faire grève si personne ne comprend pourquoi on la fait.

Ce qui ne veut pas dire que je ne soutiens pas ceux qui la font, parce qu'à un moment il faut arrêter de baisser la tête quand on continue de faire bouillir l'eau.

 

Et c'est là que je me suis dit : c'est ptet pas inutile d'expliquer un peu ce que j'en pense. Pour essayer de faire comprendre un peu ce qu'on n'explique pas à la radio.

 

Alors en exclusivité, après des jours de travail, entre le montage du bateau pour le bain et de la fée qui vole, entre les beaux-parents à la maison et la cuisine à faire, et après la plus longue introduction du monde, mesdames et messieurs...

 

MON AVIS

 

Je n'ai rien contre le tiers-payant en soi.

Ma pensée pourrait se résumer à "je suis pas fondamentalement contre, mais je vois pas pourquoi je serais pour"

Comme la plupart de mes confrères, je pratique le TP pour les patients en CMU, en accident de travail ou pour certains patients en ALD, entre autres.

Comme beaucoup de mes confrères, je pratique le TP social en ne faisant payer que la part complémentaire, c'est à dire 6,90€ à mes patients lorsqu'ils sont en difficulté.

J'encaisse le chèque lorsqu'ils me le demandent en début de mois, après qu'ils aient été remboursés.

Comme plusieurs de mes confrères, je ne remarque pas spécialement d'augmentation de la consommation de soins chez mes patients en CMU par exemple, à part peut être un "rattrapage" en début d'ouverture des droits. Ce ne sont pas spécialement eux plus que d'autres qui vont être responsable d'une surconsommation de soins.

 

Mais y a-t-il honnêtement beaucoup de personnes qui ne peuvent pas se permettre d'avancer 6,90€ pour une consultation ? 6,90€ qui seront pour beaucoup remboursés par leur mutuelle ? Je ne dis pas qu'il n'y en a pas hein, mais est-ce que ça représente tant de personnes que ça ? Moi, dans mon coin-pas-trop-défavorisé, j'ai pas l'impression. Mais je ne vais pas me fier juste à mon impression, donc j'ai cherché.

 

On nous dit

attal tp

Bon ben si 1/4 des français ne peut avancer les frais d'une consultation chez un généraliste, effectivement faut faire quelque chose. En fait quand on se penche sur les chiffres il semblerait que sur les 33% de français qui auraient renoncé à des soins pour un problème d'avance de frais, 12% l'auraient fait pour des soins courants comme une consultation chez le généraliste. 12% de 33%, on en arrive donc à même pas 3%.

Je dis pas qu'il ne faut pas s'en préoccuper, de ces 3% de personnes trop riches pour être pauvres et trop pauvres pour être riche, et d'ailleurs le TP dit "social" existe, plus ou moins formalisé par l'ACS.

MAIS même en partant du principe que 3% de la population ne peut pas bénéficier de la CMU et ne peut pas avancer 6,90€, ou n'ose pas le demander parce qu'on a pas forcément envie d'étaler ses problèmes d'argent, le fait qu'on manipule les chiffres et qu'on avance des choses fausses pour essayer de faire passer une loi, déjà ça, ça m'énerve.

 

Parce que là où les gens renoncent aux soins, c'est pas chez le généraliste, c'est chez le dentiste ou l'opticien, là où la Sécu s'est tellement désengagée que la prise en charge dépend quasi totalement des mutuelles.

Donc "on impose le tiers-payant chez les généralistes parce que les gens ne peuvent pas acheter de lunettes" DESOLEE mais l'argument me semble bancal, et ça, ça m'énerve encore plus.

Les opticiens ou les dentistes sont plus ou moins remboursés selon les mutuelles. Pour favoriser l'accès aux soins paraît-il. Je ne sais pas selon quels critères telle mutuelle va mieux rembourser tel dentiste. J'aimerais penser que c'est selon la qualité de ses soins. Mais je ne peux m'empêcher de penser que le taux de remboursement va peut être dépendre de la hauteur de ses honoraires, et donc aussi du prix et de la qualité de ses matières premières.

Mais ce ne sont que des suppositions et je me fais sûrement des idées. Toujours est-il que dans l'optique de favoriser l'accès aux soins, ici dans ma campagne, aucun des 3 dentistes et aucun des 3 opticiens du coin ne sont bien remboursés par ma mutuelle.

Si l'Etat/la Sécu continue de se désengager du remboursement des soins, comme c'est le cas actuellement, et ça va plutôt continuer, le TPG leur permettra de faire la même chose avec les médecins. Moins bien rembourser tel ou tel médecin, ou selon la mutuelle, ne plus vraiment avoir le choix de son médecin, sauf si on est prêt à débourser un peu plus. On appelerait ça des réseaux de soins mutualistes par exemple.

 

Pour pouvoir faire ça, il faut que les gens ait une mutuelle déjà. Ca tombe bien, maintenant c'est obligatoire, puisque les employeurs ont l'obligation de proposer une mutuelle à leurs employés. Bon ça, éventuellement, ça peut passer pour une bonne mesure, pour tous ceux qui n'avaient pas les moyens de s'en payer une.

Là où je suis tombée des nues, c'est que les employés peuvent avoir l'OBLIGATION d'accepter (sauf s'ils ont déjà une complémentaire et que le dispositif de leur boîte permet le refus). Pour ceux qui n'avaient pas les moyens d'avoir une complémentaire, c'est bien. Pour ceux qui avaient fait le choix de ne pas en avoir (OK c'est un choix de riche, mais ça restait un choix) et qui préferaient payer le reste à charge de leur poche plutôt que de payer une assurance, ils l'ont dans l'os. Et accessoirement ils payent des impots sur ces cotisations, puisque la part patronale des cotisations compte dans le revenu imposable. Deux fois dans l'os.

 

 

En résumé : on impose à tous les patients d'avoir une mutuelle, et on impose aux médecins d'être payés directement par ces mutuelles. Le patient ne voit plus trop vraiment ce qu'il se passe, mais ça lui va, puisqu'il ne paye plus (sauf des cotisations qui ne feront probablement que grimper au fil des ans). L'état continue de dérembourser petit à petit, et le principal payeur devient les mutuelles et les assurances privées.

 

De là à penser qu'on veut privatiser la santé, et donner la main-mise aux assureurs privés il n'y a qu'un pas, mais il paraît que je me fais des idées.

De là à penser qu'on va glisser vers un salariat des médecins par les assurances et en finir avec la médecine libérale, il y a un autre (grand) pas. Mais là aussi je me fais peut être des idées.

 

 

Je n'ai pas très envie d'être payée par un assureur, parce que je ne veux pas travailler pour eux. On a beau m'expliquer qu'être payée par un assureur privé n'influencera EN RIEN ma pratique et me laissera libre de travailler uniquement pour le bien du patient, j'ai un peu du mal à ne pas me faire du soucis, et à imaginer qu'on peut être vraiment indépendant de celui qui nous paye.

Tout bêtement parce que c'est eux qui auront la main mise sur nos revenus.

Aujourd'hui déjà, une partie de mes revenus, via la ROSP, dépend du nombre de mes prescriptions de génériques, de statines, de mammographies. Certains items bons pour la Sécu sont aussi bons pour les patients. Certains. D'autres sont déjà discutables.

Mais on me dit que ça ne changera en rien l'indépendance des médecins. Bon. Je voudrais bien y croire hein.

 

 

 

Au delà de ces considérations éthico-idéologiques (qui sont quand même pas rien), il n'en reste pas que techniquement ça sera la merde, et ça mes confrères cités en haut l'expliquent très bien.

Actuellement la plupart des actes en tiers payant me sont payés rapidement, et ça m'arrange, puisque j'ai la flemme d'aller déposer mes chèques, et que je paie des comissions sur les cartes bleues. Mais ça ne concerne qu'une partie de mes actes, et qu'un seul payeur.

On nous répète "oui ben les pharmaciens le font bien eux, et ça marche, et ils sont contents"

Oui et d'ailleurs ils sont trop contents, ils sont obligés de payer une personne à temps plein pour s'en occuper, et ils nous disent de nous précipiter dans ce système (attention second degré)

Un système qui selon certains, nous coûterait 4,38 par acte. (c'est énorme) Sans être vénale, y'a un moment où faut ptet arrêter de tirer sur la corde.

 

 

Et oui, j'ai un peu peur que ça change la "relation du patient avec les soins". Pas tous les patients bien sûr. Une minorité même. On connaît tous des qui réclament parce que "j'y ai droit" ou des qui crient au scandale de devoir avancer les frais (remboursés 3 jours plus tard) en pharmacie parce que j'ai omis d'être à la main et en toutes lettres "non substituable". Bref des cons et des irrespectueux, il y en a, TP ou pas. Avec le TPG, on risque de les entendre un peu plus encore.

Pour être remboursé, le patient doit être à jour dans ses droits. Jusqu'à présent, il vérifie, il met à jour. Là, si ça ne change rien pour lui, pourquoi s'en soucier ? Et là je ne fustige pas ces irresponsables de patients, je suis la première à me pencher sur un problème uniquement quand je vois qu'il y en a un, par exemple que je vois que ma mutuelle a/n'a pas remboursé mes soins. Aujourd'hui déjà c'est au passage en pharmacie que beaucoup découvrent étonnés que leur carte n'est pas à jour.

 

Je n'ai pas envie de m'occuper de tout ça. Je n'ai pas fait ce métier pour gérer tout ça. Mon métier, je le vois comme une relation entre mon patient et moi. Il me confie des problèmes, ou pas, et j'essaie de l'aider à les résoudre avec les moyens que j'ai à ma disposition. J'ai pas envie qu'un tiers assureur/payeur vient se foutre entre nous et viennent parasiter tout ça.

Je sais qu'ils existent déjà ces tiers, et qu'ils influent déjà sur les soins. Mais pour l'instant seul le patient doit gérer sa relation comme il l'entend avec son/ses assureurs. Il n'y a pas ce mariage à trois foireux.

On me dit que c'est pareil d'être payée par la patient qui sera remboursé après. Oui mais non. Je suis bien consciente que cet argument n'est pas partagé par tous mes confrères, et je ne chercher pas à le mettre en avant, ce n'est là que mon ressenti.

 

Je sais que la valeur de la consultation, c'est ce que je peux apporter au patient, et non pas "juste" le prix qu'il paye. Mais je sais aussi que beaucoup n'ont déjà aucune idée de combien coûte leur ordonnance mensuelle ni un passage aux urgences. Ca sera la même chose pour mes actes. On ne saura pas combien ils coûtent réellement ni ce qui est pris en charge par la Sécu ou la mutuelle.

 

Je ne pense pas que les patients vont sur-consommer. Eventuellement, ceux qui venaient pour minimum 5 motifs pour ne payer qu'une seule consultation, ils viendront plus souvent. Mais je ne pense pas non plus que ne pas savoir ce que coûte les soins incite spécialement à faire attention. Et là je ne parle pas spécialement pour les patients. Les risques de dérives seront pour nous les premiers.

Comme beaucoup, des actes que je faisais gratuitement jusqu'ici, je ne vais pas me gêner pour les facturer. L'ordonannce de semelles orthopédiques, le certificat déjà fait il y a 3 mois mais plus valable, la consultation familiale pour épidémie de gastro où on ne facture que 2 consultations sur 4... ça c'est ce que feront tous les médecins. Quand je vois une entorse du doigt que j'immobilise avec un strap, je demande 23€. Alors que j'aurais le droit de demander 31,35€, voire 58,23€ s'il se pointe sans RDV. Mais bon, j'ose pas trop quand même. En tiers payant, je vais pas me gêner.

Et puis il y a ceux qui sur-factureront, ou qui factureront des actes fictifs, parce que c'est des cons, et que ça sera facile.

 

 

 

 

Un tiers payant généralisé ok. Mais qu'on ne dise pas que cela ne remet pas en cause l'avenir de la médecine libérale.

Un tiers payant généralisé ok. Mais qu'on ne fasse pas croire que c'est une mesure sociale pour permettre l'accès aux soins. Si le gouvernement tient tellement à limiter les freins financiers, pourquoi ne généralise-t-il pas les remboursements ultra-rapides par un seul payeur directement au patient ? Comme les cartes bancaires à débit différé pour les soins qui existent déjà ? Pourquoi faudrait-il que le médecin soit payé par un tiers à part pour prendre le contrôle sur ce paiement et sur l'acte médical ?

 

Je veux bien débattre, mais sans hypocrisie, sans faire semblant que c'est du social, sans faire semblant qu'on ne veut pas détruire le libéral, en parlant clairement d'un projet d'étatisation de la médecine, ou de privatisation des soins.

 

Bref je ne suis pas fondamentalement contre le tiers payant. Mais je ne vois pas pourquoi je serais pour.

 

 

 

 

Un bon résumé sur France Culture là : http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4975098 et sur France Inter par Nicole Ferroni là  http://www.franceinter.fr/emission-le-billet-de-nicole-ferroni-un-corps-malade