Voilà un peu de 5 ans que ce blog existe. (enfin... vivotte. survit. hum.)

Cinq années riches et enrichissantes de ma vie quand on y regarde.

(cinq ans où je n'ai absolument pas changé ni l'esthétisme de ce blog, ni la bannière, ni la blog roll aussi tiens)

Je l'ouvre jeune médecin quittant à peine l'internat, sortant à peine du burn-out qui va avec, la boule encore au ventre de me retrouver seule face aux patients lors de mes remplacements.

Je suis maintenant un vrai docteur installée depuis 3 ans jour pour jour.

Entre temps, une thèse, un mariage, une maison, deux enfants, un lapin, un cochon d'inde et un chat, des voyages, plus ou moins lointains. (et une nouvelle sacoche)

 

 

Dès le début, j'ai souhaité, contrairement à beaucoup de mes confrères blogueurs, parler de moi maman, de moi docteur, de moi tout court, et de tout ça mélangé. Je trouvais ça intéressant et c'est ce que je voulais partager.

Je ne suis jamais que l'un ou que l'autre, même si j'essaie d'oublier mes enfants une fois poussé la porte du cabinet, et d'oublier mes patients une fois passée la porte de la maison. La voiture est mon sas.

On pourrait réfléchir des heures à ce qui peut motiver à exposer ainsi des tranches de sa vie. Je me suis déjà régulièrement posé la question de ce qui a sa place ici ou non. Je ne suis pas dupe sur l'anonymat relatif d'un blog. Si j'assume tout ce qui peut être découvert sur moi, je n'ai pas à y exposer mes proches qui n'auraient pas fait ce choix.

Il y a encore beaucoup de choses que j'ai envie de partager, que j'ai envie d'écrire, mais ça ne m'interesse pas énormément de ne parler que de ma vie professionnelle. Je suis un tout. Il y a - oui oui - 32 billets semi-rédigés en brouillon que je n'ai pas publiés. Certains ne le seront jamais, parce que ce n'est plus l'heure, parce que ce n'est plus approprié, parce que ça ne m'inspire plus, parce que je n'ai pas le temps. D'autres peut être.

 

3 ans donc.

3 ans que je me suis installée. Je me suis dit qu'il fallait que je fasse un bilan. Je me suis demandé ce que je pourrais changer au bilan des 1 an.

Pas tant de choses que ça.

Un peu moins.... de temps, de sommeil.

Un peu plus.... de patients, d'enfants, de soucis, de fatigue.

Mais aussi un peu plus d'épanouissement. (et de café)

 

 

Je suis toujours en retard à l'école ou au boulot.

Je travaille toujours plus ou moins 24h par semaine. Bon, allez, 30h par semaine en comptant les réunions et les astreintes.

Depuis 3 ans j'ai commencé à tisser de vrais liens avec les gens. Tous ces patients qui ont été mon "premier patient".

 

Comme Mr C.

Après les "finalement la famille a préféré prendre le Dr Z". Après "on est venu vous voir vous parce qu'avec le Dr Gérard ils s'entendent tellement bien qu'ils n'arretent pas de causer ca prend des heures !"

J'avais imaginé mon premier patient à moi. Peut-etre ces deux enfants, que la mère m'a déjà amenés deux fois, y'avait eu un bon feeling, on avait parlé allaitement et couches lavables. Ou ce jeune homme, qui était venu pour son certificat pour le foot, et avec qui on avait parlé longuement d'arret du tabac.

Et puis finalement ma première feuille de déclaration de médecin traitant est venu de Mr C. Il y avait écrit Docteur Gérard dessus, puis du typex, puis mon nom à moi. C'est dire que le mec avait envie d'etre pris en charge par moi.

Malgré tout ca, quand j'ai vu la feuille, une grande envie de déménager loin loin sans laisser d'adresse m'a saisi. Médecin traitant. Seule référente des problèmes de santé potentiels de Mr C. Pourtant Mr C a 92 ans et aucun problème de santé. Il ne devrait pas avoir le temps d'en avoir beaucoup désormais, y'a vraiment pas de quoi flipper.

Mais désormais, ce n'est plus une visite de temps et le remplacé se chargera du reste. Il me faut organiser le suivi, ne rien oublier, à moi d'anticiper.

Devenir médecin traitant, paradoxalement, c'est ce qui me faisait le plus peur lorsque j'envisageais de m'installer. J'imaginais déjà avec angoisse des hordes de patients éternellement insatisfaits quitter leur incapable d'ancien médecin pour venir voir chez moi si l'herbe n'était pas plus verte. Je voyais déjà les dépressifs, colopathes et autres douloureux chroniques venir déposer leurs multiples plaintes sur mon bureau, exigeant une solution qui n'avait jusqu'à présent pas été trouvée.

Avant même mon premier jour, j'avais imaginé les barrières que je mettrais en place pour ne pas finir submergée par les demandes qui n'allaient pas cesser de pleuvoir. Hors de question de signer un contrat dès la 1ère consultation, je comptais bien expliquer au patient que je ne suis pas de ce genre là moi, je ne couche signe pas dès le premier soir, il faut qu'on soit sûr que ça va coller entre nous.

S'il est bien connu que le patient a le libre choix de son médecin traitant, il est moins bien admis qu'il s'agit d'un contrat et d'un accord commun, et que le médecin a lui aussi le "libre choix de ses patients", et qu'il est tout à fait dans ses droits de refuser d'être le médecin traitant de quelqu'un. Ou de mettre fin au fameux contrat si les relations se passent mal et que décidément "nous ne faisons pas un bon travail ensemble".

 

Aussi, j'ai été plutôt soulagée de voir qu'au début ça ne se bousculait pas au portillon.

 

Alors il y a eu le 1er patient dont j'ai signé la feuille.

Puis le 1er patient dont j'ai fait le certificat de décès.

Le 1er enfant que j'ai suivi depuis sa naissance, et qui était un peu aussi mon 1er patient. Le même vertige m'a saisi lorsque je me suis rendue compte qu'il n'y avait que mon nom dans son carnet de santé, qu'il n'avait jamais vu quelqu'un d'autre que moi depuis sa naissance. Et si... si je passais à côté de quelque chose, qui rattraperait le coup ? Et puis les mois passant je l'ai vu moins souvent. Quand je le revoyais sa mère initialement très inquiète m'expliquait qu'elle avait suivi mes conseils pour gérer le rhume ou la gastro à la maison, et qu'elle n'avait pas eu besoin de venir. Je me suis sentie emplie du sentiment du travail bien fait. Il vient de rentrer à l'école. Il va bien.

Il y a eu la 1ère pose de DIU.

Il y a eu le 1er décès d'un de mes patients.

Le 1er décès à domicile d'un de mes patients.

Le décès du 1er patient.

 

 

Plein d'autres premiers patients qui ont tous compté un peu parce qu'ils étaient d'une façon ou d'une autre ma première fois pour quelque chose.
Alors oui bien sûr, il y a eu aussi ces patients insatisfaits, douloureux, souffrants, espérant et exigeant une solution que je n'avais souvent pas. Certains sont toujours insatisfaits, probablement. D'autres ont peut être trouvé avec moi quelque chose qu'ils n'avaient pas ailleurs.

 

Je regarde toujours avec inquiétude les évolutions de notre système de santé, la loi Santé pourrie, les flicages de la Sécu, les collègues qui déplaquent, les retraités non remplacés. Je regarde les jeunes qui ne veulent pas s'engager la dedans avec regret,mais en comprenant leurs craintes.

Mais même si tout n'est pas rose, je ne regrette toujours pas. Je pourrais leur écrire ce texte destiné initialement à la moi d'il y a 7 ans.

 

"Tu es dans une période pas facile, je m'en souviens bien. Si mes mots te parviennent, je ne sais pas si tu les écouteras, ni s'il te rassureront. Je le sais en fait, que mes paroles seront vaines, et qu'il n'y a que l'expérience qui t'apprendra.

Tu te dis que tu n'as pas fait le bon choix en faisant médecine, et que si c'était à refaire, tu ne sais vraiment pas si tu le referais. Tu sais, je crois que nous passons tous par cette phase là. L'internat n'a rien pour nous faire aimer la médecine. Balancée sans préparation (oui tu as déjà bien vu que ni l'externat ni les ECN ne nous préparent vraiment à ce qui nous attend) en première ligne dans la souffrance, la fatigue, les responsabilités, les guerres intestines et toute l'absurdité de l'administration hospitalière; c'est normal que tu réagisses comme ça. Certains rentrent dans le moule hospitalier, deviennent parfois de gros connards aigris. D'autres, comme toi, font un burn out. C'est normal et c'est normal de t'insurger contre tout ça.

Mais tu te rendras compte que ce n'était pas une erreur, tu apprendras à prendre du recul sur tout ça. Bien sûr ça te touchera toujours, mais tu ne prendras plus tout ça autant à coeur.

La médecine générale est un bon choix. C'est sûr que ce n'est pas ton stage actuel qui t'en donne une bonne image, mais tu verras, c'est un chouette métier vraiment. Tu as raison d'être déprimée devant ton praticien qui s'accrochent à ces dossiers papiers illisibles, ou devant celui-ci qui en voit 50 par jour, parfois 2 par 2 dans 2 salles différentes. Tu as raison d'être blasée devant ces consultations à la chaîne où on donne aux patients les ordonnances qu'ils veulent alors qu'ils n'ont rien compris à leur pathologie. Bien sûr que tu n'es pas faite pour ça. Mais tu verras, c'est TOI qui choisira ta façon de travailler, et tu en rencontreras d'autres, des généralistes qui te feront aimer leur métier, et qui te donneront envie de leur ressembler.

En attendant, suis le conseil de l'Ours, essaie de prendre ce qu'il y a à prendre, même si ce n'est que des exemples à pas suivre. En voyant ce que tu ne veux pas faire, tu trouveras petit à petit ce que tu veux faire. Déjà tu sais que tu ne veux pas bosser aux urgences finalement. (les potes ont continué sur cette voie, je ne les comprends pas. Et quand je les entends causer, ça me conforte dans l'idée qu'on a fait le bon choix)

Tu as la boule au ventre à chaque fois que tu te retrouves seule devant les patients, mais ça ne veut pas dire que tu n'es pas faite pour ça... ça sera pire lors de tes premiers remplacements mais petit à petit ça passera... Bien sûr qu'il reste du stress, des coups de panique, des coups de blues, mais avec le temps ça ne te bouffera plus autant.


Tu sais, c'est pour ça que tu as choisis ce métier : parce qu'on ne sait jamais ce qui va nous tomber dessus. C'est ce qui en fait toute la difficulté mais aussi toute la beauté. Faire la même chose toute la journée et tous les jours ça ne te bottait pas souviens-toi.

Je te rassure, tu vas t'épanouir, tu ne regretteras plus. Tu as choisis un métier rempli de petits et de grands bonheurs, un métier où tu peux choisir comment et quand tu veux travailler, sans petit chef à la con au dessus de toi. Un métier qui te permettra de vivre confortablement, un métier où tu es à priori à l'abri du chômage. Et ça - tu t'en rendras encore plus compte au contact de tes patients - ça c'est une grande chance.

Tout n'est pas parfait dans la médecine générale bien sûr. Il y a des choses à changer, des choses contre lesquelles il faut s'insurger. Je ne vais pas te dire que tu mangeras des croissants avec la ministre de la santé à ce sujet là tu ne me croirais pas.

 

Bon pour l'instant ça te fatigue, et c'est normal. Ne panique pas, ça va aller."

 

 

Je suis toujours heureuse de faire ce métier. J'ai de supers conditions de travail. Je suis installée avec des collègues que j'ai plaisir à croiser tous les jours, pour discuter, prendre un café, manger. Même si dans l'intimité de mon cabinet je suis seule avec mes patients, je sais que je ne serais pas seule en cas de besoin. Pour un conseil, une réassurance. Pour un coup de gueule ou un coup de fatigue. Pour du soutien dans les coups durs. Pour reprendre une garde au pied levé.

J'échange avec les kinés, les sage-femmes, les infirmières, la podologue. J'ai 3 secrétaires qui se plient en 4 pour nous.

J'ai un exercice varié. Je vois des jeunes, des vieux, des nourrisons, des vieillards, des étudiants et des agriculteurs. J'écoute, j'infiltre, j'examine, je suture, je prend la tension, je fais des frottis, je diagnostique, je pose des DIU, je prescris, je débouche des oreilles, je fais des ECG, j'enlève des corps étrangers coincés dans des yeux et encore plein d'autres choses.

J'appelle le CH de GrosseVille si j'ai besoin, et j'arrive toujours à avoir quelqu'un pour un avis.

Je consulte, je visite, je travaille à l'hôpital, je vais à l'EHPAD.

Je me forme, et je forme. J'accueille des étudiants, j'essaie de leur transmettre le plaisir de faire de la médecine générale. J'anime des formations et je partage avec d'autres le plaisir de faire de la médecine générale.

Je prends le temps qu'il faut en consultation, je finis mes journées de boulot sans être vidée (enfin le plus souvent), je profite de mes enfants. (bon par contre avec eux je finis sur les rotules)

J'ai choisi mon temps de travail, mes horaires.

Je gagne moins que d'autres, mais suffisamment pour rembourser le prêt de ma chouette maison.

 

Je n'ai pas la boule au ventre (éventuellement quelques cernes sous les yeux) quand je vais au boulot le matin. Je prends plaisir à travailler, et j'ai encore des projets plein la tête pour évoluer, varier et faire évoluer mon boulot.

 

Il y a 3 ans je me suis installée, je ne regrette pas, je suis heureuse.